(1) Table des matières : 1

 

 

I, 1. Le barde Ugraśravas, fils de Lomaharśana, arrive chez le brahmane Śaunaka qui conduit une session sacrificielle qui se tient tous les douze ans dans la forêt Naimiṣa. Il raconte qu’il a assisté avec son père au Sacrifice des Serpents offert par Janamejaya, où il a entendu, récité par Vaiśampāyana, le Mahābhārata de Vyāsa. Les brahmanes lui demandent de le réciter. Ugraśravas fait l’éloge du Mahābhārata. Vyāsa a composé le Mahābhārata, d’abord en vingt-quatre mille strophes. C’est le noyau de l’histoire que voici résumé. Pâṇḍu vit dans la forêt. Ses cinq fils, les Pâṇḍava, sont élevés dans les ermitages de la forêt, puis présentés à la cour de Dhṛtarāṣṭra et vivent avec leurs cousins. Arjuna gagne Draupadî. Yudhiṣṭhira est consacré roi. Jalousie de Duryodhana. Duryodhana propose une partie de dés. Dhṛtarāṣṭra approuve par faiblesse pour son fils. Après la grande bataille et la défaite qui s’en suit, Dhṛtarāṣṭra se lamente : il évoque les prouesses des Pâṇḍava et les affronts qu’ils ont subis, il passe en revue les différentes épisodes de la bataille et conclut à chaque fois que la victoire sera impossible. Dhṛtarāṣṭra souhaite mourir, mais Saṃjaya le réconforte : on ne peut éviter le destin. Ugraśravas fait l’éloge du Mahābhārata et montre les récompenses attachées à sa lecture : il pèse plus que les quatre veda. (=  210 ślokas)

 

Le Mahābhārata

महाभारत
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Livre I

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Livre I, chapitre 1.

 

0. Après avoir rendu hommage à Nārāyaṇa et à Nara le meilleur des hommes,

et à Sarasvatī, qu’on proclame ensuite la victoire.

1. Le fils de Lomaharṣaṇa Ugraśravas le conteur qui connaît les vieilles légendes [était] dans la forêt Naimiṣa

lors du grand sacrifice des douze ans de Śaunaka, chef de clan.

2. Le fils du conteur s’approcha des sages brahmanes très attachés à leurs vœux, assis ensemble,

en s’inclinant poliment de temps à autre.

3. Quand il fut arrivé à cet ermitage, les ascètes qui vivaient dans la forêt Naimiṣa

l’entourèrent pour entendre de merveilleux récits.

4. Saluant tous ces anachorètes, en portant ses mains jointes à son front,

il s’enquit de la progression de leurs ascèses, tout en louant ces justes.

5. Puis quand tous ces ascètes se furent assis,

le fils de Lomaharṣaṇa s’assit poliment à la place qu’on lui indiquait.

6. Constatant alors qu’il était confortablement assis et à l'aise,

l’un des sages demanda alors qui entonnerait des récits.

7. « D’où nous viens-tu, ô fils du conteur, et où as-tu passé

ton temps, toi dont les yeux sont feuilles de lotus ? Dis-moi ce que je te demande. »

8. [Le conteur dit]

« Au Sacrifice du Serpent de Janamejaya, le sage de sang royal au grand cœur,

en la présence du prince souverain, en compagnie du fils de Parikṣit.

9. [Il y eut] divers récits très saints dits auparavant par Kṛṣṇa Dvaipāyana (le Noir Îlien)

et aussi ceux qui furent racontés selon les règles par Vaiśaṃpāya (le fils de Viśampa).

10. Après avoir écouté ces merveilles tirées du Mahābhārata

et après avoir visité beaucoup de lieux de pèlerinage et de sanctuaires,

11. je suis allé vers ce lieu saint, du nom de Samantapañcaka,

fréquenté par les deux-fois-nés, là où eut lieu jadis la bataille

des Pāṇḍava et des Kuru, et de tous les rois.

12. De là, désireux de vous voir, je suis venu ici, Messieurs, dans votre voisinage,

car en tous points j’estime Vos Eminences à l’égal de Brahma.

13. Pendant ce sacrifice, Vos Excellences à l’éclat de soleil et de feu

se sont purifiées en accomplissant l’ablution rituelle, ont versé l’oblation dans le feu en murmurant les prières ;

vous êtes assis à l’aise, Seigneurs ; que vais-je dire, moi, ô deux-fois-nés ?

14. Les saints récits tirés des antiques légendes ou tirées du Dharma,

la geste des rois et des sages au grand cœur ? »

15. [Les sages dirent]

« L’antique légende qui fut dite par Dvaipāyana (l’Îlien), le grand sage,

que les dieux et les sages brahmanes honorent quand ils l’entendent,

16. [celle] de cet éminent récit, de ce livre aux vers extraordinaires,

accompagné de règles pleines de subtilité et orné d’éléments se rapportant aux Veda :

17. la sainte collection des livres du récit épique du Bhārata,

la Parole obtenue par initiation, fortifiée par toutes sortes d’enseignements,

18. que Vaiśaṃpāya (le fils de Viśampa), ce sage, a dit exactement

lors du sacrifice, à la satisfaction du roi Janamejaya, sur l’ordre de Dvaipāyana (l’Îlien).

19. Réunie aux quatre Veda par le travail prodigieux de Vyāsa,

nous désirons entendre cette collection pleine de Dharma et qui repousse le péril du Mal. »

20. [Le conteur dit]

« A Puruṣa, au Seigneur très invoqué, très célébré,

à la Vérité Suprême, à Brahman qu’on invoque d’une seule syllabe, au Manifesté, au Non-Manifesté, à l’Eternel

21. qui est Non-Être et Être en même temps, à l’Omniprésent, à l’Absolu du réel et de l’irréel,

au Créateur des univers, à l’Ancien, à l’Absolu, à l’Impérissable,

22. au Bonheur de bon augure, à Viṣṇu l’excellent, l’irréprochable, l’immaculé,

je rends hommage, au Maître de ses sens, au Maître du mobile et de l’immobile, à Hari.

23. Le grand sage au grand cœur, vénéré ici-bas dans le monde entier,

Vyāsa à l’éclat sans borne, je vais dire toute sa pensée.

24. Des poètes ont fait ce récit, et le racontent maintenant, plus tard

d’autres de même le narreront sur la terre.

25. Et ce grand savoir s’étend dans les trois mondes,

et il est conservé par les deux-fois-nés, à la fois dans son intégralité et sous forme de résumés.

26. Il est orné de beaux vocables, de pratiques divines et humaines,

il est assorti de compositions métriques variées, il est cher aux érudits.

27. Quand ce monde était obscur et sans lumière, enveloppé de ténèbres de toutes parts,

un grand œuf parut, la semence impérissable des créatures.

28. On dit qu’il est la grande cause divine à l’origine des temps,

dans laquelle est révélée la vraie Lumière, l’éternel Brahman.

29. [Il est] prodigieux et inimaginable, et en tous points parfaitement équilibré,

subtil principe non-manifesté dont la nature est l'Être et le Néant.

30. De lui est né l'Aïeul, le Seigneur Unique, Prajāpati,

encore [nommé] Brahmā, Maître des dieux, Stanu, Manu, Ka, Paramesthin,

31. de même sont issus de lui Dakṣa, le fils de Pracetas, et les sept fils de Dakṣa,

et ensuite les vingt et un seigneurs des créatures,

32. et l’Être à l’âme incommensurable que les sages connaissent tout entier,

les Viśvedevās de même que les Radieux, les Vasu, et aussi les deux Aśvin,

33. les Yakṣas, les Sādhyas et les Piśācas, les Guhyakas de même que les Mânes,

et ensuite furent engendrés les sages brahmanes érudits, éduqués et purs,

34. et les sages de sang royal en grand nombre, pourvus de toutes les vertus,

et ensuite les Eaux, le Ciel, la Terre, le Vent, l'Atmosphère, les Points Cardinaux,

35. les saisons, les mois, les demi-lunaisons, les successions des jours et des nuits,

et aussi encore tout ce que l’on peut voir exister sur terre.

36. Quelle que soit la créature que l’on peut voir, plante ou animal,

tout ce monde est à nouveau bouleversé, une fois venue la fin d’un cycle de temps.

37. Comme, aux temps habituels, on voit les signes d’une saison, sous des formes variées, périodiquement,

de la même manière on voit des transformations pour chacune des choses aux débuts des cycles de temps.

38. Ainsi, sans commencement et sans fin, apportant existence et destruction,

cette roue tourne autour du monde sans commencement et interminablement.

* 39. Trente-trois milliers et trente-trois centaines

et trente-trois dieux : c’est la Création en résumé.

40. Le fils du Ciel à l’éclat puissant, l’âme de la vision, [est] le Soleil brillant,

l’Incitateur, Ṛcīka, le Rayonnant, l’Eclat, le Char du Ciel, Ravi.

* 41. Ainsi tous [étaient] fils de Vivasvān, le plus jeune d’entre eux était Mahya ;

son fils [était] brillant comme un dieu, raison pour laquelle la tradition l’appelle Subhrāj (= l’Eblouissant).

42. Or de Subhrāj [naquirent] trois fils prolifiques, très célèbres,

Daśajyoti (= Dix-Lumières), Śatajyoti (= Cent-Lumières), le prudent Sahasrajyoti (= Mille-Lumières).

43. Daśajyoti au grand cœur eut dix milliers de fils,

et là, ensuite, Śatajyoti eut encore dix fois autant de fils.

44. Ensuite les fils de Sahasrajyoti furent encore plus nombreux, dix fois autant,

de ceux-ci [vient] la lignée actuelle des Kuru, des Yadus et de Bharata,

45. et la lignée de Yayāti et d’Ikṣvāku et des sages de sang royal tous ensemble,

de nombreuses lignées en sont issues, les créatures se répandent et se multiplient.

46. Toutes choses sont les demeures des créatures, et il est un triple mystère qui est

le Veda et le Yoga avec la Connaissance : le Dharma, le Profit et aussi le Plaisir.

47. Chacune des diverses règles du Dharma, du Profit et du Plaisir,

et l’application qui en est issue pour le monde profane, le sage les voit.

48. Les épopées avec leur commentaire, ainsi que les diverses révélations,

tout est énuméré ici, c’est le sujet du livre que je raconte.

49. Le sage (=Vaiśampāyana), après avoir déployé ce grand savoir, en dit un résumé

car il désirait que dans le monde les savants mémorisent l’abrégé de Vyāsa.

50. Certains apprennent correctement le Bhārata à partir de Manu, d’autres aussi à partir d’Astīka,

d’autres brahmanes inspirés aussi à partir d’Uparicara.

51. Les lettrés éclairent la collection variée des savoirs,

certains sont experts pour commenter, d’autres pour garder le livre en mémoire.

52. Grâce à son ascèse, à sa chasteté brahmanique, en jetant ses forces dans le Veda éternel,

le fils de Satyavatī (= Vyāsa) composa cette sainte épopée.

53. Le savant fils de Parāśara (= Vyāsa), ce sage brahmane, très attaché à ses vœux,

respectueux du Dharma, sur l’ordre de sa mère et du sage fils de Gaṅgā (= Bhīṣma)

54. [lui] Kṛṣṇa Dvaipāyana (le Noir Îlien) dans le labour de Vicitravīrya autrefois

engendra, tels trois feux, les vaillants descendants de Kuru.

55. Après avoir engendré Dhṛtarāṣṭra, Pāṇḍu et aussi Vidura,

le sage repartit dans l’ascèse et vers son ermitage.

56. Quand ces enfants eurent grandi et furent partis pour leur dernier voyage,

le grand sage raconta le Bhārata dans ce monde des hommes.

57. Le juste, à la demande de Janamejaya et de centaines de milliers de brahmanes,

instruisit son disciple Vaiśampāyana (le fils de Viśampa) assis auprès de lui.

58. Celui-ci, assis avec les prêtres surveillant le rituel, récita le Bhārata

pendant les pauses du sacrifice, en s’y reprenant encore et encore.

59. L’exposé détaillé de la lignée de Kuru, la pratique régulière du Dharma par Gāndhārī,

la sagesse du chambellan (= Vidura), la constance de Kuntī, Dvaipāyana les dit avec précision.

60. La grandeur d'âme de Vāsudeva (= Kṛṣṇa) et la droiture des Pāṇḍava,

la bassesse des fils de Dhṛtarāṣṭra, le sage vénérable les raconta.

61. Il composa la collection du Bhārata en vingt-quatre mille vers,

sans les épisodes mineurs d’abord ; les savants l’appellent Bhārata.

62. Ensuite le sage composa un résumé de plus de 150 vers,

un chapitre qui est un sommaire des événements avec leurs livres.

63. Dvaipāyana l’enseigna d’abord à son fils Śuka (= Perroquet),

ensuite le maître le transmit à d’autres disciples compétents.

64. Nārada le récita aux dieux, le noir Devala aux Mânes,

et Śuka le récita aux gandharvas, aux yakṣas et aux rakṣasas.

65. Duryodhana le colérique est le grand arbre, Karṇa le tronc, Śakuni la branche,

Duḥśāsana les fleurs et les fruits abondants, l’insensé roi Dhṛtarāṣṭra la racine.

66. Yudhiṣṭhira le juste est le grand arbre, Arjuna le tronc, Bhīmasena la branche,

les deux fils de Mādrī (= Nakula et Sahadeva) les fleurs et les fruits abondants, Kṛṣṇa, Brahman et les brahmanes la racine.

67. Pāṇḍu, après avoir vaincu de nombreux pays par le combat et avec vaillance,

vécut alors dans la forêt avec ses gens, étant accoutumé à chasser.

68. Il connut un grave malheur en tuant un daim alors qu’il copulait,

lui qui, depuis la naissance des fils de Pṛthā, vivait là selon les règles de la bonne conduite.

69. Le consentement des deux mères [se fit] selon une loi secrète

avec Dharma, Vāyu, Śakra (= Indra), de même qu’avec les deux dieux Asvin.

70. Grandissant parmi les ascètes, ils étaient protégés par leurs mères

dans les forêts pures et saintes et les ermitages des Grands.

71. Et ils furent alors amenés spontanément par les sages chez les fils de Dhṛtarāṣṭra,

[ils étaient] de beaux garçons, chevelus et étudiant la religion.

72. « Ils sont pour vous et des fils, et des frères, et des disciples, et des alliés,

ce sont les fils de Pāṇḍu » dirent les anachorètes, puis ils disparurent.

73. Voyant ces Pāṇḍava qu’ils leur avaient présentés, les Kaurava

bien éduqués, les castes, les citoyens, tous alors crièrent fort avec joie.

74. Certains disaient « Ce ne sont pas les siens », et d’autres « Ce sont les siens »,

et d’autres « Puisque Pāṇḍu est mort depuis longtemps, comment seraient-ils siens » ?

75. « Bienvenue en tous cas, quelle chance de voir la descendance de Pāṇḍu,

qu’on leur souhaite la bienvenue » ; on entendait les voix toutes ensemble.

76. A ce moment-là, quand le bruit eut cessé, tous les points cardinaux résonnèrent,

il se fit un tumulte de voix de créatures invisibles.

77. Il y eut une pluie de fleurs, des parfums délicieux, les sons de conques et de grosses caisses

à l’arrivée des fils de Pṛthā : c’était comme un prodige.

78. Et donc, tous les gens laissèrent éclater leur joie et leur allégresse,

ce fut alors une grande clameur qui atteignit le ciel et accrut leur gloire.

79. Puis, étudiant l’intégralité des Veda et des ouvrages divers,

les Pāṇḍava habitèrent là, honorés, en sécurité.

80. Leurs natures étaient heureuses grâce à la pureté de Yudhiṣṭhira,

à la constance de Bhīmasena et à la vaillance d’Arjuna,

81. à l’obéissance de Kuntī envers ses maîtres et à la discipline des jumeaux,

et le monde entier se réjouissait de l’excellence de leur héroïsme.

82. Ensuite, lors d’une réunion de rois prétendant à être choisis en mariage par la fille,

Arjuna obtint la jeune Kṛṣṇā, après avoir accompli un exploit très difficile à réaliser [1].

83. A partir de ce moment-là, ici-bas, tous les archers se durent de l’honorer,

et, en outre, dans les combats, sa vue était aussi insoutenable que celle du Soleil.

84. Après avoir vaincu tous les princes et tous les grands clans,

Arjuna offrit au roi le grand sacrifice de consécration royale[2].

85. Et Yudhiṣṭhira reçut le grand sacrifice de consécration royale

avec une abondance de nourritures et de donations aux prêtres, et pourvu de toutes les vertus.

86. Grâce à la sage conduite du fils de Vasudeva[3] et à la force de Bhīma et d’Arjuna,

il fit tuer Jarāsaṃdha[4] et le prince de Cedi[5], si fier de sa force.

87. Chez Duryodhana arrivaient des présents de côté et d'autre,

des pierres précieuses, de l’or, des joyaux, et des bœufs, des éléphants, des chevaux et des trésors.

88. Voyant alors la fortune de ces Pāṇḍava aussi prospère,

une très grande colère naquit en lui, causée par la jalousie.

89. De plus Maya avait offert une belle grand-salle, pareil à un palais royal,

aux Pāṇḍava ; cette vision le fit bouillir.

90. Et là il dégringola dans sa précipitation et il fut raillé

par Bhīma, devant les yeux du fils de Vasudeva[6], comme un manant.

91. Après avoir profité de divers banquets et de divers joyaux,

blême, jaunâtre, émacié, il en fit le récit à Dhṛtarāṣṭra.

92. Dhṛtarāṣṭra approuva alors le jeu de dés, par amour pour son fils ;

quand il entendit cela, la colère du fils de Vasudeva devint grande.

93. Et il ne fut pas trop content dans son cœur, et il encouragea les querelles,

à commencer par le jeu de dés, et il laissa se multiplier les méfaits violents.

94. Après qu’eurent été détruits Vidura, Droṇa, Bhīṣma, Kpa le fils de Śaradvān,

la classe des guerriers s’entre-tua dans ce conflit tumultueux.

95. Après la victoire des fils de Pāṇḍu, Dhṛtarāṣṭra, apprenant ce très grand malheur,

et connaissant le projet de Duryodhana, et aussi de Karṇa et de Śakuni,

réfléchit longtemps et dit ces mots à Saṃjaya.

96. « Ecoute-moi bien, Saṃjaya, je te prie de ne pas m’en vouloir,

tu es savant, avisé, intelligent, respecté pour ta sagesse.

97. Je n’envisage pas un conflit et je ne me réjouis pas de la destruction des Kuru,

il n’y a pas de différence pour moi entre mes propres fils et les enfants de Pāṇḍu.

98. Moi qui suis vieux, mes fils occupés à leur colère s’impatientent contre moi,

mais moi, aveugle, par compassion et amour pour mes fils, j’endure cela,

et j’accompagne dans son égarement un égaré, Duryodhana qui a perdu l’esprit

99. après avoir vu, lors du sacre, la prospérité du puissant fils de Pāṇḍu,

et après avoir subi cette moquerie quand il a vu l’érection de la grand-salle.

100. Plein de colère, incapable de vaincre par lui-même les Pāṇḍava dans un combat,

sans l’énergie pour gagner la prospérité, comme un manant

il a projeté avec le roi de Gandhāra[7] une partie de dés truquée.

101. Alors, tout ce que je sais et comment je le sais, Saṃjaya, écoute-le,

car en écoutant mes mots, vraiment pleins de sagesse,

tu sauras alors, ô Fils de cocher , qu’en vérité je suis « l’œil de l’intuition ».

102. Quand j’ai entendu que, l’arc merveilleux une fois tendu, la cible, percée, avait été précipitée à terre,

que Kṛṣṇā avait été emportée sous les yeux de tous les rois, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

103. Quand j’ai entendu qu’à Dvāraka Subhadrā, la descendante du roi Madhu, avait été épousée de force par Arjuna,

et que le descendant de Vṛṣṇi et le héros étaient partis à Indraprastha, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

104. Quand j’ai entendu que le roi des dieux[8] avait fait pleuvoir et qu’Arjuna l’avait arrêté avec des flèches divines,

et qu’ainsi Agni avait été contenté à Khāṇḍava[9], alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

105. Quand j’ai entendu que Yudhiṣṭhira avait été dépossédé de son royaume, vaincu au jeu de dés par le fils de Subala[10],

et qu’il avait été suivi par ses frères extraordinaires, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

106. Quand j’ai entendu que Draupadī avec des sanglots dans la voix, avait été amenée dans l’assemblée, affligée, ne portant qu’un seul vêtement,

alors qu’elle avait ses règles, qu’elle était mariée et privée de maris, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

107. Quand j’ai entendu, fils, les divers exploits des Pāṇḍava au cœur loyal partis pour la forêt,

tourmentés dans leur affection pour leur aîné, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

108. Quand j’ai entendu que le roi du Dharma[11], quand il était dans la forêt, avait été suivi par des milliers de brahmanes purifiés,

vivant d’aumônes, au grand cœur, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

109. Quand j’ai entendu qu’Arjuna dans un combat avait réjoui le Dieu des Dieux, aux Trois Yeux, déguisé en montagnard,

de sorte qu’il avait gagné la grande arme Pāśupata[12], alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

110. Quand j’ai entendu que, dans le troisième ciel, Dhanaṃjaya[13] avait reçu l’enseignement exact de l’arme divine, directement de Śakra[14]

après l’avoir célébré, restant fidèle à sa parole, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

111. Quand j’ai entendu que Bhīma et les autres fils de Pṛthā s’étaient réunis avec Vaiśravaṇa[15],

dans cette contrée inaccessible aux hommes, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

112. Quand j’ai entendu que mes propres fils étaient partis inspecter les troupeaux, séduits par l’idée de Karṇa,

et qu’ils avaient été capturés par les gandharva et délivrés par Arjuna, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

113. Quand j’ai entendu que Dharma, déguisé en yakṣa, avait rencontré le roi du Dharma, ô conteur,

et qu’il avait résolu avec précision les questions qui lui étaient posées[16], alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

114. Quand j’ai entendu que les meilleurs de mes fils avaient été brisés par Dhanaṃjaya[17], monté sur un seul char,

pendant le séjour du guerrier au grand cœur dans le royaume de Virāṭa, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

115. Quand j’ai entendu que le roi des Matsya[18] avait honoré sa fille Uttarā en la donnant à Arjuna,

et qu’Arjuna l’avait acceptée pour son fils, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

116. Quand j’ai entendu que, vaincu, pauvre, errant comme un ascète, privé des siens,

Yudhiṣṭhira avait sept armées complètes, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

117. Quand j’ai entendu que Nara et Nārāyaṇa étaient tous deux Kṛṣṇa et Arjuna selon les paroles de Narada[19],

« Je suis toujours un voyant dans le monde de Brahma », alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

118. Quand j’ai entendu que Mādhava Vāsudeva[20] s’était mis de tout son cœur du côté des Pāṇḍava,

lui dont on dit que cette terre n’est qu’une seule enjambée, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

119. Quand j’ai entendu que Karṇa et Duryodhana avaient arrêté leur projet de punir Keśava[21]

et qu’il avait montré sa nature sous des formes diverses, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

120. Quand j’ai entendu qu’au moment du départ de Vāsudeva, se tenant toute seule devant le char,

affligée, Pṛthā avait été réconfortée par Keśava, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

121. Quand j’ai entendu que Vāsudeva était leur conseiller et aussi que Bhīṣma, le fils de Śāṃtanu, était des leurs,

et que le fils de Bharadvāja avait récité des prières, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

122. Quand j’ai entendu que Karṇa disait à Bhīṣma « Je ne combattrai pas si tu combats »,

et qu’abandonnant son armée il se retirait aussi, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

123. Quand j’ai entendu que Vāsudeva et Arjuna, et aussi l’immense arc Gāṇḍīva,

trois forces très puissantes, étaient coalisés, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

124. Quand j’ai entendu qu’au moment où, saisi de pusillanimité, Arjuna lui-même s’était assis dans son char,

Kṛṣṇa lui avait montré des mondes dans son corps, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

125. Quand j’ai entendu que Bhīṣma, le tourmenteur d’ennemis, détruisait dans la bataille des myriades de chars,

et qu’aucun d’eux n’était abattu de manière visible, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

126. Quand j’ai entendu que le fils de Pṛthā avait tué Bhīṣma, l’éternel héros, invincible dans les combats,

en lui opposant Śikhaṇḍin, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

127. Quand j’ai entendu que sur un lit de flèches était étendu le vieux héros, abattu par des flèches aux empennages bariolés,

Bhīṣma, qui avait réduit les gens de Somaka à quelques survivants, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

128. Quand j’ai entendu que, tandis que le fils de Śāṃtanu[22], était étendu et qu’Arjuna se levait pour lui donner à boire,

la terre s’était fendue et qu’il avait alors satisfait Bhīṣma, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

129. Quand j’ai entendu que Śukra et Sūrya[23] étaient dans une conjonction favorisant la victoire des fils de Kuntī,

et que continuellement des fauves nous appelaient, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

130. Quand Droṇa montrait à ses flèches toutes sortes de trajectoires dans le combat, en excellent guerrier qu’il était,

et ne tuait pas les Pāṇḍava qui étaient les meilleurs, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

131. Et quand j’ai entendu que nos grands auriges s’étaient postés pour tuer Arjuna,

et que ces conjurés avaient été tués par Arjuna, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

132. Quand j’ai entendu que la ligne de bataille, infranchissable pour les autres et protégée par les armes reçues du fils de Bharadvāja[24],

avait été pénétrée par le fils de Subhadrā[25], par une percée, alors que le héros était tout seul, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

133. Quand, après avoir cerné et tué le jeune Abhimanyu, frémirent de joie tous

les grands guerriers, bien incapables de tuer le fils de Pṛthā, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

134. Quand j’ai entendu qu’après avoir tué Abhimanyu, les hommes de Dhṛtarāṣṭra criaient bêtement leur joie,

et qu’Arjuna avait déchaîné sa colère contre le roi du Sindhu[26], alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

135. Quand j’ai entendu qu’Arjuna avait fait le serment au roi du Sindhu de le tuer,

et qu’il l’avait effectivement égorgé au beau milieu de ses ennemis, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

136. Quand j’ai entendu que, lorsque les chevaux de Dhanaṃjaya[27] avaient été fatigués, Vāsudeva avait dételé les chevaux, les avait abreuvés, et une fois reposés

les avait à nouveau attelés et avait disparu[28], alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

137. Quand j’ai entendu qu’une fois son véhicule et ses chevaux disponibles, debout sur son char avec Gāṇḍīva,

Arjuna avait arrêté tous les guerriers, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

138. Quand j’ai entendu que Yuyudhāna avait dévasté l’armée de Droṇa, une armée irrésistible avec la puissance de ses éléphants[29],

et que le descendant de Vṛṣṇi s’était replié vers Kṛṣṇa et le fils de Pṛthā, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

139. Quand j’ai entendu que Bhīma, s’étant approché de Karṇa, l’avait fait échapper à la mort et, lui ayant dit des mots méprisants,

avait piqué le héros à l’oreille avec l’extrémité de son arc, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

140. Quand Droṇa, Kṛtavarmā et Kṛpa, Karṇa, le fils de Droṇa et l’héroïque roi de Madra

supportèrent que le roi du Sindhu26 fût tué, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

141. Quand j’ai entendu que la divine lance donnée par le roi des dieux avait été détournée par le descendant de Madhu[30]

sur Ghaṭotkaca, le rākṣasa à l’aspect épouvantable, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

142. Quand j’ai entendu que, lors du combat entre Karṇa et Ghaṭotkaca, le fils du conteur[31] avait déchaîné la lance

par laquelle l’Ambidextre[32] devait être tué dans la bataille, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

143. Quand j’ai entendu que Dhṛṣṭadyumna, enfreignant le Dharma, avait tué le maître Droṇa, alors qu’il était seul

et mourant sur son char, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

144. Quand j’ai entendu que Nakula, le fils de Mādrī, s’était mesuré au fils de Droṇa[33] dans un combat singulier en char, au milieu du monde,

et que le belliqueux Pāṇḍava avait été à égalité pendant le combat, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

145. Quand, à la mort de Droṇa, le fils de Droṇa fit un mauvais usage de Nārāyaṇa, l’arme divine,

et ne parvint pas à tuer les Pāṇḍava, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

146. Quand j’ai entendu que Karṇa, l’éternel héros, avait été tué par le fils de Pṛthā, lui qui était invincible dans les combats,

dans ce conflit entre frères, mystérieux pour les dieux, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

147. Quand j’ai entendu que le fils de Droṇa, Kṛpa, Duḥśāsana et le redoutable Kṛtavarmā

s’abstenaient d’attaquer Yudhiṣṭhira qui était démuni, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

148. Quand j’ai entendu que le roi de Madra, ce héros dans la bataille, avait été tué par le roi du Dharma, ô conteur,

lui qui, toujours, dans les combats rivalisait avec Kṛṣṇa, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

149. Quand j’ai entendu que le fils de Subala[34], à l’origine de la tromperie du jeu de dés, ce grand magicien,

ce scélérat, avait été tué au combat, par un Pāṇḍava, par Sahadeva, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

150. Quand j’ai entendu que, fatigué, seul, se traînant à terre, Duryodhana était arrivé à un lac et s’était alors immobilisé dans l’eau,

son char perdu, son orgueil brisé, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

151. Quand j’ai entendu que les Pāṇḍava se tenaient au bord du lac du Gange en compagnie de Vāsudeva,

agressant mon fils en colère, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

152. Quand j’ai entendu, fils, qu’il avait tourné en rond en tous sens au combat à la massue,

et qu’il avait été tué avec déloyauté grâce au calcul de Vāsudeva, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

153. Quand j’ai entendu que les fils de Droṇa et les autres avaient tués les Pañcāla et les fils de Draupadī dans leur sommeil,

acte répugnant, action déshonorante, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

154. Quand j’ai entendu que, poursuivi par Bhīmasena, Aśvatthāmā dans sa colère avait utilisé l’arme suprême

Aisika, avec laquelle il avait tué un embryon[35], alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

155. Quand j’ai entendu qu’Arjuna avait déchaîné la Tête de Brahma (« A la tienne ! »), arme neutralisée par une arme,

et qu’Aśvatthāmā avait donné sa pierre précieuse, alors je n’ai plus eu d’espoir de victoire, ô Saṃjaya.

156. Quand j’ai entendu que, lorsque le fils de Droṇa avait lancé la grande arme dans le ventre même de la fille de Virāṭa,

Dvaipāyana et Keśava avaient lancé des malédictions contre le fils de Droṇa qui les leur renvoyait,…

157. la pauvre Gāndhārī privée de ses fils et de ses petits-fils, et les jeunes femmes de leurs pères et de leurs frères,…

les Pāṇḍava ont accompli une tâche difficile à faire : ils ont récupéré un royaume sans ennemi.

158. Hélas ! Dans la bataille il y a eu dix survivants, à ce que j’ai entendu, trois des nôtres et sept parmi les Pāṇḍava,

dix-huit armées complètes ont été tuées dans cette bataille, cette lutte entre nobles guerriers.

159. Et, ténébreusement, l’égarement descend en moi et semble me pénétrer,

je ne me sens pas d’entendement, ô conteur, mon esprit semble chanceler.

161. « Saṃjaya, arrivé à ce point, je désire renoncer à la vie au plus vite,

je ne vois plus le moindre intérêt à conserver mon existence.

162. Au souverain abattu, qui parlait ainsi en se lamentant

le sage fils de Gavalgana[36] dit ces mots importants :

163. « Tu as certainement entendu parler de rois d’une grande énergie, d’une grande force,

Dvaipāyana les a mentionnés, ainsi que le sage Nārada.

164. Ils sont nés dans de grands patrimoines royaux, pleins de qualités,

connaisseurs en armes divines et semblables à Śakra par leur éclat.

165. Ils ont conquis la terre dans le Dharma, ils ont fait des sacrifices avec les dons appropriés,

ils ont acquis la gloire en ce monde, puis ils sont tombés au pouvoir du temps.

166. Vainya, ce héros au grand char, Sṛñjaya, le meilleur des conquérants,

Suhotra et Rantideva, Kakṣīvān et aussi Auśija,

167. Bāhlīka, Damana, Śaibya, Śaryāti, Ajita, Jita,

Viśvāmitra, Amitraghna, Ambarīṣa à la grande force,

168. Marutta, Manu, Ikṣvāku, Gaya ainsi que Bharata,

et aussi Rāma, le fils de Dāśaratha, Śaśabindu, Bhagīratha,

169. Yayāti aux actions vertueuses, qui est honoré de sacrifices par les dieux mêmes,

par qui cette terre a été marquée de sanctuaires et de poteaux sacrificiels, riche en libations.

170. Voilà les vingt-quatre rois que Nārada, le sage divin

mentionna jadis à Śaibya que tourmentait le chagrin pour son fils.

171. D’autres roi que ceux-là sont venus auparavant, plus puissants,

de grands auriges au grand cœur, pourvus de toutes les qualités,

172. Pūru, Kuru, Yadu, Śūra, Viṣvagaśva à la grande endurance,

Anenas, Yuvanāśva, Kakutstha, Vikramī, Raghu,

173. Vijitin, Vītihotra, Bhava, Śveta, Bṛhadguru,

Uśīnara, Śataratha, Kaṅka, Duliduha, Druma,

174. Dambhodbhava, Para, Vena, Sagara, Saṃkṛti, Nimi,

Ajeya, Paraśu, Puṇḍra, Śambhu, l’irréprochable Devāvṛdha

175. Devāhvaya, Supratima, Supratīka, Bṛhadratha,

Mahotsāha, Vinītātman, Sukratu, Nala du pays de Niṣadha,

176. Satyavrata, Śāntabhaya, Sumitra, le seigneur Subala,

Jānujaṅgha, Anaraṇya, Arka, Priyabhṛtya, Śubhavrataḥ

177. Balabandhu, Nirāmarda, Ketuśṛṅga, Bṛhadbala,

Dhṛṣṭaketu, Bṛhatketu, Dīptaketu, Nirāmaya,

178. Avikṣit, Prabala, Dhūrta, Kṛtabandhu, Dṛḍheṣudhi,

Mahāpurāṇa, Saṃbhāvya, Pratyaṅga, Parahan, Śruti,

179. Ceux-là et beaucoup d’autres, par centaines, même par milliers,

sont connus, et d’autres encore par myriades, aussi nombreux que les lotus.

180. Ayant abandonné leurs plus grands plaisirs, ces rois sages et très puissants

sont, comme tes fils, parvenus à la fin de leur vie, de très grands rois

181. dont les actes furent divins, et qui eurent également du courage, du désintéressement,

de la grandeur d'âme aussi, et de la piété, de la droiture, de la pureté, de l’honnêteté.

182. Les meilleurs poètes, savants et anciens le racontent par le monde :

ils étaient doués de toutes les perfections et de toutes les vertus, et ils sont arrivés à la fin de leur vie.

183. Tes fils étaient mauvais et consumés par la colère aussi,

cupides, les plus grands méchants : ne les pleure pas.

184. Tu es savant, avisé, spirituel, tu excelles en sagesse :

ceux dont l’esprit se conforme aux textes sacrés ne s’égarent pas, ô Bhārata.

185. La punition et l’encouragement te sont aussi tous deux connus, ô roi,

et l’approbation n’est pas toujours reconnue dans la protection de ses fils.

186. Et il devait en être ainsi, alors ne pleure pas :

quand on se distingue par la sagesse, qui peut repousser le destin ?

187. Personne ne sort de la route fixée par l’Ordonnateur,

tout cela est enraciné dans le temps, l’existence et la non existence, dans la joie et dans le chagrin.

188. Le temps consume les êtres à petit feu, le temps rétrécit les créatures,

et le temps à nouveau supprime le temps qui calcine les créatures.

189. Le temps en ce monde altère toutes les choses, de bon ou de mauvais augure,

le temps réduit toutes les créatures et les répand à nouveau,

le temps parcourt tous les êtres, irrésistible, indifférent.

190. Les choses du passé et du futur qui se déroulent actuellement,

sache qu’elles sont façonnées par le temps : ne va pas détruire ta conscience. »

191. Le conteur[37] dit :

« Sur ce point Kṛṣṇa Dvaipāyana a dit une sainte Upaniṣad :

dans la lecture sainte du Bhārata, celui qui apprend ne serait-ce qu’un quart

et qui a la foi, toutes ses fautes sont purifiées entièrement.

192. Les saints sages divins ainsi que les sages brahmanes de sang royal

dont les actions sont de bon augure y sont célébrés, ainsi que les yakṣas et les grands serpents.

193. Et le bienheureux Vāsudeva[38], l’éternel, y est célébré,

car il est la vérité, et aussi le droit, la purification de même que la sainteté.

194. le perdurable Brahma, la suprême certitude, la lumière éternelle,

dont les lettrés racontent les divines actions.

195. Le non-être, l’être, l’être, le non-être aussi provient de ce dieu,

et il est la continuité et l’évolution, la naissance, la mort, la renaissance.

196. On y apprend l’Âme Suprême et ce qui est composé des qualités des cinq éléments,

le principe du non-manifesté et Celui qui le transcende y est aussi chanté,

197. ce que les meilleurs ascètes pratiquant le yoga et possédant l’énergie de la méditation yogique

voient logé dans leur âme, comme un reflet dans un miroir.

198. Celui qui a la foi, dont le zèle est constant, qui est entièrement occupé par le Dharma de la vérité

et qui pratique cette lecture, cet homme est délivré du mal.

199. Quand il reçoit ce chapitre de la table des matières du Bhārata,

l’homme pieux, en l’écoutant perpétuellement, ne tombe pas dans le malheur quand il est aux abois.

200. Pendant l’un des deux crépuscules, il serait délivré instantanément de son péché en murmurant une prière

tirée de la table des matières, qu’il ait contracté ce péché durant le jour ou la nuit.

201. Cette forme du Bhārata est tout à la fois véracité et nectar d’immortalité,

comme le beurre à partir du lait caillé, comme le brahmane à partir des bipèdes.

202. L’océan est le meilleur des lacs, le bœuf gaur les plus éminent des quadrupèdes :

de même qu’on dit que ces choses sont les plus éminentes, de même pour le Bhārata.

203. Celui qui, lors d’une offrande aux Mânes, réciterait aux brahmanes ne serait-ce qu’un hémistiche,

alors, ses ancêtres disposent d’une nourriture et d’une boisson inépuisables.

204. Avec les épopées et les récits d’antan on complèterait le Veda :

le Veda craint le savoir médiocre, moi il me traversera !

205. Celui qui connaît ce Veda de Kṛṣṇa retire du profit en le récitant

et il se débarrasserait même sans aucun doute du péché de pratiquer un avortement.

206. L’homme pur qui réciterait ce chapitre pendant chaque quinzaine lunaire

étudierait le Bhārata en entier, à mon avis.

207. Et celui qui, avec foi, écouterait tous les jours ce texte sacré,

cet homme gagnerait une longue vie, de la gloire et la montée au ciel.

208. [On dit que], jadis, lors d’une assemblée de sages divins, on souleva une balance

avec d’un côté les quatre Veda, et de l’autre côté le seul Bhārata,

et que par sa taille et par son poids il imposait alors un surplus.

209. A cause de sa taille et de sa pesanteur il est appelé Mahābhārata :

celui qui sait son étymologie est libéré de tous ses péchés.

210. L’ascèse ce n’est pas une saleté, la lecture studieuse ce n’est pas une saleté, la règle naturelle tirée du Veda ce n’est pas une saleté,

l’acquisition de biens en usant de la force ce n’est pas une saleté : la saleté en fait c’est quand ces choses sont gâtées par l’existence.

 

 

(2) Contenu : 2

 

I, 2. Ugraśravas décrit le Samantapañcaka. Autrefois, Râma, après avoir détruit à plusieurs reprises tous les kṣatriya, a rempli cinq lacs de leur sang. C’est là qu’a eu lieu la guerre entre les Kaurava et les Pâṇḍava : dix-huit armées s’y sont entre-tuées. Les brahmanes demandent ce qu’est une “armée” et Ugraśravas en donne la composition. La bataille a duré dix jours sous le commandement de Bhīṣma, cinq sous celui de Droṇa, deux sous celui de Karṇa, un sous celui de Śalya, puis ce fut le massacre nocturne. Ugraśravas donne le titre des 100 livres et montre comment ils sont regroupés en dix-huit livres dont le résumé est donné. Eloge du Mahābhārata. (= 243 ślokas)

 

Livre I, chapitre 2.

 

1. Les sages dirent :

« Ce Samantapañcaka dont tu as parlé, ô fils du conteur,

nous désirons tout en apprendre, comme il faut.

2. Le conteur dit :

« Si vous désirez écouter, vous les sages inspirés, les beaux récits que je raconte,

veuillez m’écouter, Excellences, au sujet de ce qu’on appelle le Samantapañcaka.

3. Pendant la jonction entre le deuxième et le troisième âge, Rāma[39], le meilleur des guerriers,

soulevé de colère, avait tué encore et encore la noblesse guerrière de la Terre.

4. Après avoir anéanti toute la noblesse guerrière avec ses propres forces, éclatant comme le feu,

il fit cinq lacs de sang à Samantapañcaka.

5. Avec ces lacs aux eaux de sang, crispé par la colère,

« il fit des libations de sang pour ses ancêtres » d’après ce que nous avons entendu.

6. Ensuite Ṛcīka[40] et les autres ancêtres s’approchèrent de ce taureau parmi les brahmanes

et l’empêchèrent : « Pardonne ! » ; aussi il s’arrêta.

7. L’endroit qui était à côté de ces lacs aux eaux de sang

fut pour cette raison appelé le saint « Samantapañcaka ».

8. L’endroit qui a une caractéristique par laquelle il est désigné,

les sages disent que cet endroit doit être appelé par ce même nom.

9. Et quand on atteignit l’intervalle entre le troisième et le quatrième âge eut lieu

à Samantapañcaka la bataille entre les armées des Kuru et des Pāṇḍava.

10. Dans ce lieu infiniment plein de Dharma et exempt des péchés de la Terre,

dix-huit armées complètes s’affrontèrent avec fougue.

11. C’est ainsi qu’est apparu le nom de cet endroit-là, ô deux fois nés,

et c’est de ce lieu saint et charmant que je vous parlais.

12. Je vous ai donc exposé entièrement, ô les meilleurs des anachorètes,

comment ce lieu très célèbre est renommé dans les trois mondes.

13. Les sages dirent :

« Les armées complètesdont tu as parlé, ô fils du conteur,

nous désirons tout entendre à leur sujet et avec précision.

14. La capacité d’une armée complète en chars, chevaux, hommes et éléphants,

dis-la nous aussi exactement, puisque tu sais tout. »

15. Le conteur dit :

« Un char et un éléphant, cinq fantassins

et trois chevaux, c’est ce que les connaisseurs appellent un « peloton ».

16. Un peloton qui fait le triple, les savants disent que c’est un « front d’armée »,

et on appelle « section » un ensemble de trois fronts d’armée.

17. Trois sections portent le nom de « régiment », et trois régiments font un « convoi »,

et trois convois sont traditionnellement appelées « bataillon » par les experts.

18. Une « brigade » c’est trois bataillons, et trois brigades un « corps d’armée »,

et dix fois un corps d’armée les savants disent que c’est « une armée complète ».

19. Le décompte des chars d’une armée complète, ô vous les meilleurs des deux fois nés,

est, pour ceux qui connaissent les principes de l’arithmétique dans les mathématiques, de vingt et un mille

20. huit cent soixante-dix,

et on estimerait alors la capacité en éléphants comme cela.

21. Il faut savoir qu’il y a cent neuf mille trois cent cinquante hommes

et sans faute,

22.  et aussi soixante-cinq mille six cent dix chevaux :

on dit que c’est là le compte exact.

23. C’est là une armée complète à ce que disent les gens qui connaissent la nature de l’arithmétique,

c’est ce que je vous ai exposé en détail, ô les meilleurs des brahmanes.

24. Tel était le décompte des armées des Kuru et des Pāṇḍava,

des armées complètes, ô les meilleurs des deux fois nés, et il y en avait dix-huit au total.

25. Ils se rassemblèrent là, dans ce lieu, et c’est là qu’ils sont parvenus à la fin de leur vie,

faisant des Kaurava les instruments d’une action dont le temps fit un prodige.

26. Pendant dix jours Bhīṣma, le meilleur des archers, combattit [41],

et pendant cinq jours Droṇa protégea le convoi des Kuru [42].

27. Pendant deux jours Karṇa, le tourmenteur de l’armée ennemie, combattit[43],

Śalya continua ensuite une demi-journée le combat à la massue[44].

28. A la fin de ce même jour Hārdikya, le fils de Droṇa et Gautama,

la nuit venue, tuèrent l’armée de Yudhiṣṭhira endormie et confiante [45].

29. Je vous raconterai le récit détaillé du Bhārata qui a été fait lors du grand sacrifice de Śaunaka,

et d’abord ici le récit ancien de Puloman[46],

30. un récit aux vers merveilleux, contenant de nombreux préceptes,

auquel se vouent les hommes sages comme un renoncement au monde pour ceux qui recherchent la délivrance.

31. Comme l’âme parmi les choses à apprendre et comme la vie parmi les choses chères,

cette épopée pour les choses essentielles est la meilleure parmi tous les textes religieux.

32. On a mis dans cette suprême épopée une sagesse suprême,

l’intégralité du son des voyelles et des consonnes concernant le Veda et le monde.

33. Écoutez le résumé des livres de cette épopée du Bhārata

pleine de sagesse, avec ses livres aux vers extraordinaires.

34. Le Sommaire des livres d’abord, ensuite le Résumé des livres :

Pauya, Pauloma, Āstika, les incarnations des lignées primordiales,

35. On dit ensuite ce qu’on appelle le livre des origines, livre merveilleux créé par les dieux,

l’incendie de la maison de laque, le livre d’Hiḍimba.

36. On dit ensuite le livre du meurtre de Baka, ensuite le livre de Citraratha,

ensuite le livre du choix de son mari par la divine fille du Pāñcāla[47].

37. Ensuite, après la victoire selon les usages de la noblesse guerrière, on rapporte la cérémonie du mariage,

le livre de l’arrivée de Vidura de même que la prise du royaume.

38. Le séjour d’Arjuna dans la forêt, ensuite l’enlèvement de Subhadrā,

et après l’enlèvement de Subhadrā il faut connaître la réception du cadeau de mariage.

39. Ensuite ce qu’on appelle l’incendie de Khāṇḍava et aussi l’apparition de Maya,

on dit ensuite le livre de l’assemblée, puis ensuite le livre du conseil.

40. On dit le livre du meurtre de Jarāsaṃdha et ensuite le livre de la victoire totale,

et après le livre de la victoire totale celui de la consécration royale.

41. Et ensuite la réception du don honorifique, ensuite le meurtre de Śiśupāla,

ensuite on dit le livre de la partie de dés et après encore la continuation du jeu de dés.

42. Ensuite le livre de la forêt et aussi le meurtre de Kirmīra,

le combat du Seigneur[48] et d’Arjuna, le livre appelé livre du Kirāta.

43. Et ensuite il faut connaître le livre de la montée au paradis d’Indra,

ensuite le livre du pèlerinage du sage roi des Kuru.

44. Le livre du meurtre de Jaṭāsura et ensuite le combat avec les yakṣas,

et aussi, juste après, il faut connaître le livre du boa.

45. Et l’on dit le livre de la réunion avec Mārkaṇḍeya juste après,

et ensuite le livre de la conversation entre Draupadī et Satyabhāmā.

46. Ensuite le livre de l’inspection des troupeaux, ensuite le cauchemar de la gazelle,

ensuite immédiatement après on dit le récit de la mesure de riz.

47. Ensuite le livre de l’enlèvement de Draupadī dans la forêt par Saindhava,

après encore on dit alors le livre du vol des boucles d’oreille.

48. Ensuite le livre des bâtons de feu, et juste après celui de Virāṭa,

ensuite le livre du meurtre des Kīcaka et le livre du vol des troupeaux.

49. Et le livre qui rapporte le mariage d’Abhimanyu et de la fille de Virāṭa[49],

et à partir de là il faut connaître le prodigieux livre des négociations.

50. Ensuite il faut connaître encore le livre appelé le voyage de Saṃjaya,

ensuite le livre où Dhṛtarāṣṭra a une insomnie à cause de son inquiétude.

51. Et le livre ésotérique de Sanatsujāta sur la philosophie de l’Être suprême,

ensuite le livre de la négociation par ambassades et aussi l’ambassade du Bienheureux.

52. Il faut connaître ici le livre du litige au sujet de Karṇa à la grande âme,

et ensuite le livre du départ des deux armées des Kuru et des Pāṇḍava.

53. Et juste après l’on dit le livre du dénombrement des guerriers et des grands guerriers,

le livre de l’arrivée du messager Ulūka qui fait croître la colère.

54. Il faut connaître encore aussi le livre de l’épisode d’Amba,

il faut connaître le livre de l’aspersion rituelle de Bhīṣma et ses signes prodigieux.

55. Et juste après l’on dit le livre de la création du continent de Jambū,

ensuite il faut connaître le livre de la Terre qui fait un exposé détaillé des continents.

56. On dit le livre de la Bhagavadgītā, puis le livre du meurtre de Bhīṣma,

on dit le livre de la consécration de Droṇa, puis le meurtre des conjurés.

57. Et l’on dit le livre du meurtre d’Abhimanyu, le livre du serment,

le livre du meurtre de Jayadratha, puis le meurtre de Ghaṭotkaca.

58. Ensuite le livre du meurtre de Droṇa, à connaître, qui donne des frissons,

immédiatement après on dit le livre du déchaînement de l’arme de Nārāyaṇa.

59. Il faut connaître ensuite le livre de Karṇa, puis après le livre de Śalya,

le livre de l’entrée dans le lac, et ensuite encore le combat à la massue.

60. Ensuite le livre de Sarasvatī qui contient les vertus des lignées et des lieux saints,

et à partir de là l’on dit le répugnant livre de l’attaque nocturne.

61. A partir de là c’est le livre intitulé « livre des joncs », très violent,

le livre de l’offrande de l’eau, puis ensuite le livre des femmes.

62. Il faut connaître ensuite le livre des offrandes funéraires, sur les obsèques des Kuru,

le livre du sacre du sage roi du Dharma.

63. Le livre de l’anéantissement de Cārvāka, le rākṣasa déguisé en brahmane,

et juste après l’on dit le livre de la distribution des maisons.

64. Ensuite le livre de la pacification dans lequel on mentionne le Dharma du roi,

et on dit le livre du Dharma en cas de détresse, puis ensuite le Dharma de la délivrance.

65. Puis ensuite un livre qu’il faut vraiment connaître, celui de l’instruction,

ensuite le livre de la montée au ciel du sage Bhīṣma.

66. Ensuite le livre du sacrifice du cheval, qui fait disparaître tous les maux,

ensuite l’Anugītā, un livre à connaître, qui parle de l’Être suprême.

67. Et le livre intitulé « Le séjour à l’ermitage », et aussi l’apparition des fils,

et ensuite on dit encore là le livre de l’arrivée de Nārada.

68. Et ensuite est exposé en détail l’épouvantable livre du combat à la massue,

le livre du grand départ, puis la montée au ciel.

69. Ensuite la lignée de Hari, un livre ancien appelé « annexe »,

et en outre on dit parmi les annexes le livre du futur, un livre grand et prodigieux.

70. Cette centaine de sections autrefois racontée par Vyāsa au grand cœur,

a été racontée à nouveau de la même manière par le fils du héraut, Lomaharṣaṇa,

71. dans la forêt Naimiṣa, mais en dix-huit sections.

L’abrégé du Bhârata qui est dit ici est la « Section du Résumé. »

72. Dans la section de Pauṣya, on décrit la grandeur d'Uttaṅka.

Dans celle de Pauloma, on expose en détails la lignée de Bhṛgu.

73. Dans la section d’Āstika, on raconte l'origine de tous les serpents et celle de Garuḍa,

et aussi le barattage de l'océan de lait, ainsi que la naissance d'Uccaiḥśravas.

74. Et au roi Parikṣit, qui offrait le sacrifice des serpents,

on raconte cette histoire des descendants au grand cœur de Bhārata.

75. Dans le livre des origines, on dit les origines diverses des rois,

et aussi celles de Dvaipāyana et d'autres sages lettrés.

76. Et on y raconte l’incarnation partielle des dieux,

et des Daitya et des Dānava, des Yakṣa à la grande force.

 

 

 

traduction du résumé (77-243) à retravailler

 

 

[les chapitres 3 à 53 ont pour objet d’expliquer l’origine du sacrifice des serpents pendant lequel Ugraśravas et son père Lomaharśana ont entendu Vaiśampāyana réciter le Mahābhārata de Vyāsa]

 

 

(3) Histoire de Pauśya : 3

 

I, 3. Les frères de Janamejaya ont battu sans raison le fils de la chienne Saramâ. Celle-ci maudit Janamejaya : un danger imprévisible s’abattra sur lui. Janamejaya se choisit un percepteur : Somaśravas, fils de Śrutaśravas qui a fait vœu de donner aux brahmanes tout ce qu’ils demanderaient. Le guru Dhaumya âyoda envoie son élève âruṇi boucher une fuite dans une digue. Celui-ci ne trouve pas d’autre moyen que de se mettre lui-même dans la fente. Son maître le félicite. Dhaumya envoie un autre élève, Upamanyu, garder ses vaches et lui interdit successivement tout moyen de se procurer de la nourriture. Affamé, Upamanyu mange des feuilles qui le rendent aveugle. Il est guéri par les Aśvin qu’il invoque et son maître le félicite. Daumya éprouve son troisième élève, Veda, en l’obligeant à rester à la maison et à exécuter tous les travaux. A la fin, il est satisfait et le félicite. Veda est choisi comme précepteur par Janamejaya et Pauśya. Il charge son élève Uttaṅka de s’occuper de la maison en son absence. A son retour, il félicite son élève et lui donne son congé. C’est sa femme qui fixera le cadeau de fin d’études. Celle-ci demande les boucles d’oreille de l’épouse de Pauśya pour les porter à une cérémonie qui doit avoir lieu dans quatre jours. L’épouse de Pauśya les lui donne et l’avertit que le serpent Takṣaka les convoite. Dispute avec Pauśya à propos de nourriture impure. Uttaṅka retourne chez son maître. En route, il se fait voler les boucles d’oreille. Le voleur n’est autre que Takṣaka déguisé en mendiant. Le serpent fuit sous terre et Uttaṅka le suit. Après diverses péripéties, il récupère les boucles d’oreille en enfumant la demeure des serpents. Il arrive à temps pour les donner à la femme de son maître. Il part ensuite chez Janamejaya et le convainc de se venger de Takṣaka.  (=  195 ślokas)

 

Livre I, chapitre 3.

 

1. Le conteur dit :

Janamejaya, le fils de Pārikṣit, en compagnie de ses frères assistait à une longue session sacrificielle à Kurukṣetra ; ses trois frères étaient Śrutasena, Ugrasena et Bhīmasena.

2. Tandis donc qu’ils assistaient à la session sacrificielle un chiot de Saramā s’approcha ; les frères de Janamejaya le frappèrent, et en hurlant il se réfugia auprès de sa mère.

3. A ces hurlements, sa mère lui dit : « Pourquoi pleures-tu ? Par qui as-tu été frappé ? »

4. A ces mots il répondit à sa mère :  « J’ai été frappé par les frères de Janamejaya ».

5. Sa mère lui répondit : « Manifestement tu as commis là une faute, pour laquelle tu as été frappé ».

6. Il lui dit en retour : « Je ne fais aucune faute, je ne guette pas les offrandes, je ne les lèche pas »

7. Entendant cela, sa mère Saramā, affligée pour son fils, s’approcha du sacrifice où Janamejaya en compagnie de ses frères assistait à la longue session sacrificielle.

8. En colère elle lui dit alors : « Mon fils que voici n’est coupable d’aucune faute, pour quel motif a-t-il été frappé ? Eh bien, puisqu’il a été frappé sans vous avoir fait de tort, pour cette raison un danger invisible viendra sur vous. »

9. Quand Saramā, la chienne des dieux, eut dit cela à Janamejaya, il fut profondément troublé et abattu.

10. Celui-ci, après avoir achevé cette session sacrificielle, retourna à Hāstinapura et se donna beaucoup de peine pour rechercher un chapelain compétent qui, disait-il « apaiserait ma mauvaise action ».

11. Une fois Janamejaya, le fils de Pārikṣit, était parti à la chasse et dans un endroit de son domaine il avait vu un ermitage.

12. Là était assis un sage du nom de Śrutaśravās, son fils bien-aimé du nom de Somaśravā était assis.

13. Janamejaya le fils de Pārikṣit s’approcha de son fils et le choisit comme chapelain.

14. Il salua le sage et lui dit : « Bienheureux, que ton fils que voici soit mon chapelain ».

15. A ces mots il lui répondit : « Ô Janamejaya, ce fils m’est né d’un femme serpent. Ce grand ascète, nourri de la lecture des textes sacrés, a été créé par la force de mes ascèses et, après que cette femme serpent eut bu mon sperme, il s’est développé dans sa matrice. Il est à même, Seigneur, d’apaiser toutes les mauvaises actions, sauf celles contre le Grand Dieu[50]. Mais il a fait un vœu secret. Ce qu’un brahmane, quel qu’il soit, lui demanderait, pour quelque motif que ce soit, il le lui donnerait. Si tu supportes cela, alors emmène-le ».

16. A ces mots, Janamejaya lui répondit : « Bienheureux, il en sera ainsi ».

17. L’ayant pris comme chapelain, il s’en retourna auprès de ses frères et leur dit : « Je l’ai choisi comme Maître. Ce qu’il pourra dire devra être fait sans hésitation ».

18. Il parla de la sorte, et ses frères firent ainsi. Après avoir donné ces informations à ses frères, il se mit en marche pour Takṣaśilā, et il plaça cette contrée sous son autorité.

19. A cette époque il y avait un sage du nom de Dhaumya Āyoda, qui avaient trois disciples : Upamanyu, Āruni[51] et Veda.

20. Il envoya un de ses disciples, Āruni de Pañcāla : « Va et colmate la brèche dans le bassin ».

21. Sur l’ordre de son Maître Āruni de Pañcāla partit donc alors, mais ne il put pas colmater la brèche dans le bassin.

22. Tourmenté, celui-ci vit un expédient : « Soit ! Je ferai ainsi ».

23. Et ainsi il s’introduisit dans la brèche du bassin, et quand il y fut couché l’eau alors s’arrêta.

24. Un jour le Maître Āyoda Dhaumya interrogea ainsi ses disciples : « Où est allé Āruni de Pañcāla ? »

25. Ils répondirent : « Bienheureux, c’est vous justement qui avez envoyé : "Va et colmate la brèche dans le bassin". »

26. A ces mots il répondit à ses disciples : « Pour cette raison, nous allons tous là où il est ».

27. Il y alla, et il poussa un cri pour l’appeler : « Ô Āruni de Pañcāla, où es-tu ? Mon enfant, viens ».

28. Āruni, entendant alors la voix de son Maître, se leva immédiatement de la brèche du bassin et s’approcha de son Maître. Et il lui dit : « Je suis là, dans la brèche du bassin, je m’y suis introduit pour bloquer l’eau qui sort irrésistiblement, et j’ai entendu le cri du Bienheureux ; immédiatement j’ai rouvert la brèche du bassin qui était là en m’approchant. Je vous salue donc, Bienheureux. Que mon Seigneur ordonne. Que dois-je faire ? »

29. Son Maître lui dit : « Puisque, Seigneur, en te levant tu as ouvert la brèche du bassin, pour cette raison, le Seigneur sera appelé du nom d’Uddālaka ».

30. Son Maître lui accorda une faveur : « Puisque tu as obéi à ma parole, pour cette raison tu obtiendras ce qu’il y a de meilleur ». « Tu comprendras tous les Veda et tous les traités concernant le Dharma ».

31. Après ces mots de son Maître, il alla dans le pays de son choix.

32. Mais il y eut un autre disciple de ce même Āyoda Dhaumya, du nom d’Upamanyu.

33. Le Maître l’envoya : « Mon enfant, Upamanyu,  garde les vaches ».

34. Conformément aux paroles de son Maître il garda les vaches. Et il gardait les vaches le jour, et à la fin de la journée il revenait, et debout devant son Maître il le saluait.

35. Son Maître le voyait gras, et il lui dit : « Mon enfant, Upamanyu, comment assures-tu ta subsistance ? Tu es vraiment gras ! »

36. Il répondit à son Maître : « J’assure ma subsistance avec la nourriture que je mendie ».

37. Son Maître lui répondit : « La nourriture mendiée doit m’être offerte et ne doit pas être utilisée ».

38. Après avoir dit « D’accord ! », il retourna garder les vaches. Après les avoir gardées et être revenu, il se tint debout de la même façon devant son Maître et le salua.

39. Cependant son Maître le vit encore gras et lui dit : « Mon enfant, Upamanyu, je reçois absolument toute la nourriture que tu mendies. Comment maintenant assures-tu ta subsistance ? »

40. A ces mots il répondit son Maître : « La nourriture mendiée qui doit être offerte au Bienheureux d’abord, et après je mendie. C’est ainsi que j’assure ma subsistance ».

41. Son Maître lui répondit : « Ce n’est pas là une pratique convenable pour un précepteur. Tu fais aussi obstacle à la subsistance des autres en faisant cela. Tu es avide ».

42. Après s’être fait dire cela, il retourna garder les vaches. Et après les avoir gardées, il retourna à la maison de son Maître, il se tint debout devant son Maître et le salua.

43. Cependant son Maître le vit encore gras et lui dit à nouveau : « Je reçois toute la nourriture que tu mendies et tu n’en mendies pas d’autre. Tu es gras. Comment assures-tu ta subsistance ? »

44. Il répondit à son Maître : « Monsieur j’assure ma subsistance avec le lait de ces vaches »

45. Son Maître lui répondit : « Cela n’est pas convenable de s’approprier le lait de Monsieur sans mon autorisation ».

46. Après avoir confirmé qu’il en serait ainsi, il alla garder les vaches, puis revint à la maison de son Maître, se tint debout devant son précepteur et le salua.

47. Son Maître le vit encore gras et il lui dit : « Tu ne manges pas la nourriture mendiée, et tu n’en mendies pas une autre, tu ne bois pas le lait, tu es gras… Comment assures-tu ta subsistance ? »

48. A ces mots il répondit à son Maître : « Monsieur, je bois l’écume que ces veaux recrachent en tétant la mamelle de leurs mères. »

49. Son Maître lui répondit : « Ces veaux vertueux, pris de pitié pour toi, recrachent davantage d’écume. Tu fais donc aussi obstacle à la subsistance des veaux, justement en faisant cela. Je te prie, Seigneur, de ne pas boire non plus l’écume ».

50. Après avoir confirmé qu’il en serait ainsi, il garda les vaches en s’abstenant de nourriture. Ainsi empêché, il ne mange pas la nourriture mendiée, ni n’en mendie une autre, il ne boit pas le lait, il ne s’approprie pas l’écume.

51. Un jour dans la forêt, tourmenté par la faim, il mangea des feuilles d’arka.

52. Celui-ci eut la vue gâtée pour avoir mangé ces feuilles d’arka qui ont pour conséquence l’âcreté, l’amertume, l’échauffement, et il devint aveugle. Marchant à l’aveuglette, il tomba dans un puits.

53. Ensuite il ne revient pas ; le Maître dit à ses disciples : « J’ai tout interdit à Upamanyu. Il est certainement en colère. C’est pourquoi il ne revient pas, alors qu’il est parti depuis longtemps ».

54. A ces mots il alla dans la forêt et il appela Upamanyu : « Ho ! Upamanyu ! Où es-tu ? Mon enfant, viens ! ».

55. Celui-ci alors, entendant l’appel de son Maître, lui répondit en criant : « Je suis là, ô Maître ! Je suis tombé dans un puits ».

56. Son Maître lui répondit : « Comment es-tu tombé dans le puits ? »

57. Il lui répondit : « Après avoir mangé des feuilles d’arka, je suis devenu aveugle ; je suis alors tombé dans le puits ».

58. Son Maître lui répondit : « Glorifie les Aśvin. Ces deux médecins divins te rendront la vue.

59. Après ces mots de son Maître, il entreprit de glorifier les divins Aśvin avec des paroles du Ṛgveda.

60. « Vous deux qui êtes les tout premiers, qui êtes nés les premiers, dont l’éclat est prodigieux, par mon chant je vous loue, vous êtes tous deux radieux, infinis,

les deux oiseaux divins, les deux chars aériens immaculés, vous gouvernez  tous deux tous les êtres.

61. Oiseaux couleur d’or, compagnons du grand voyage, Nāsatya et Dasra au beau nez, vous êtes les deux bannières,

vous tissez vivement la lumière sur votre beau métier à tisser, vous couvrez complètement le sombre Soleil.

* 62. Grâce à la force de Suparṇa, les Aśvin pour notre bonheur ont délivré la caille qui avait été avalée,

d’abord avec élégance ils ont salué (?) de manière trompeuse, ils ont emporté les excellentes vaches rouges.

63. Et trois cent soixante vaches laitières enfantent un seul veau, et elles l’allaitent,

elles sont réparties dans diverses étables, mais donnent du lait à un seul ; les Aśvin les traient pendant la saison chaude au moment de la libation de louange.

64. Sept cents rayons sont attachés à un seul moyeu, vingt autres rayons sont fixés sur les jantes,

sans jante la roue inaltérable tourne en rond ; agile, elle unit les Aśvin par l’illusion.

65. La roue unique tourne avec ses douze rayons, avec un moyeu à six jantes et un seul axe ; elle porte l’ambroisie

à laquelle les dieux sont vraiment tous très attachés ; vous les deux Aśvin, vous la délivrez, ne soyez pas abattus.

66. Les Aśvin se sont comportés comme l’immortel Indra ; que les Aśvin enlèvent les deux femmes des pêcheurs ;

fendant la montagne, les Aśvin parcourent la Terre, devenus célèbres par le jour qui tomba alors en pluie dans la caverne Vala[52].

67. C’est par vous deux qu’à l’origine sont engendrés les dix points cardinaux ; pareillement ils se répandent en tête montés sur leur char ;

les sages accompagnent leur course ; les dieux, les hommes parcourent leur séjour.

68. C’est par vous deux que se modifient les couleurs changeantes ; elles gouvernent  tous les êtres,

ces brillances se déplacent aussi en les suivant ; les dieux, les hommes parcourent leur séjour.

69. Les Nāsatya, les Aśvin, c’est vous deux que je glorifie, et la guirlande de fleurs de lotus bleu que vous portez.

Les Nāsatya immortels, vous faites croître la justice, dans la justice vous êtes les dieux, elle enfante alors sur la pointe du pied.

70. Que les deux jeunes hommes prennent un embryon par le commencement, le mort enfante alors sur la pointe du pied,

aussitôt né l’embryon dévore sa mère[53], les Aśvin délivrent les vaches pour qu’il y ait la vie. »

71. Après avoir été loués en ces termes, les Aśvin arrivèrent. Et ils dirent ceci : « Nous sommes satisfaits. Ce gâteau est pour toi. Mange-le ».

72. A ces mots celui-ci répondit : « Seigneurs, vous ne dites pas de mensonge, mais moi je n’ose pas m’approprier ce gâteau sans l’offrir à mon Maître. »

73. Alors les Aśvin lui dirent : « Nous deux jadis avons justement été loués de la même façon que toi par ton Maître, et satisfaits, nous lui avons offert un gâteau. Et il se l’est ainsi approprié, sans l’offrir à son Maître. Toi aussi fais exactement comme ton Maître a fait ».

74. A ces mots, il leur répondit à nouveau : « Je vous demande pardon, Seigneurs Aśvin, je n’ose pas, moi, me l’approprier sans l’offrir à mon Maître ».

75. Les Aśvin lui dirent : « Nous sommes satisfaits de ta conduite à l’égard de ton précepteur. Les dents de ton Maître sont en fer noir, les tiennes seront en or, et tu seras pourvu d’yeux, et tu atteindras la perfection ».

76. Après ces mots des Aśvin, il recouvra la vue, il retourna auprès de son Maître, le salua et lui raconta. Et il fut content de cela.

77. Et il lui dit ceci : « Tu atteindras la perfection comme les Aśvin te l’ont dit, et tous les Veda te seront intelligibles ».

78. C’était l’épreuve d’Upamanyu.

79. Ensuite il y eut un autre disciple encore de cet Āyoda Dhaumya, du nom de Veda.

80. Son Maître lui expliqua :

« Mon enfant, que Veda s’assoie ici.

Si, dans ma maison, tu veux bien écouter un certain temps ce qui doit être,

le bonheur sera à toi ».

81. Après avoir dit « D’accord ! », il séjourna longtemps dans la maison de son maître, tout entier occupé à écouter son maître,

comme un bœuf continuellement attelé à de lourds brancards, endurant les souffrances de la froidure, de la chaleur, de la faim, de la soif, toujours docile.

82. Au bout d’une longue période son maître fut satisfait de lui,

et donc, à cause de cette satisfaction, ce fut le bonheur et il obtint la connaissance totale.

C’était l’épreuve de Veda.

83. Son maître lui donna congé ; il quitta ce séjour dans la maison de son maître et entra dans l’état de maître de maison.

Et il vécut dans sa propre maison et eut trois disciples.

84. Il ne disait jamais à ses disciples

soit « Que cette action soit faite », soit « Ecoute le maître ».

Car, ayant connu la souffrance du séjour dans la maison d’un maître, il ne désirait pas atteler ses disciples au tourment.

85. Et après un certain temps deux nobles guerriers, Janamejaya et Pauṣya, vinrent vers le brahmane Veda et le choisirent pour maître.

86. Celui-ci un jour partit pour procéder à un sacrifice et il donna ses instructions à un disciple du nom d’Uttaṅka :

« Ô Uttaṅka, tout ce qui manque dans notre maison, je désire, mon ami, que l’on en manque pas »

87. Après avoir donné un tel ordre à Uttaṅka, Veda partit de chez lui.

88. Et Uttaṅka, obéissant à son maître, suivit les instructions de son maître et demeura dans la maison de son maître.

89. Tandis qu’il vivait là, les femmes de son précepteur se réunirent, l’appelèrent et lui dirent :

« La femme de ton maître est dans sa période de fécondité,

et le maître est absent.

Qu’il soit fait de sorte que cette période-là ne soit pas vaine.

Elle est abattue ».

90. Après que les femmes lui eurent dit ces mots, il leur répondit :

« Je n’ai pas à accomplir cette action interdite d’après la parole de femmes.

Je n’ai pas reçu l’ordre de mon maître

d’accomplir pour toi une action interdite »

91. Après un certain temps, son précepteur revint de ce voyage dans sa maison.

Il apprit de lui toute cette affaire et en fut satisfait.

92. Et il lui dit

« Uttaṅka mon enfant

quelle faveur dois-je te faire ?

J’ai vraiment été obéi, mon ami, conformément au Dharma.

A cause de cela, une affection réciproque a grandi entre nous.

Je te donne donc congé, mon ami.

Tu obtiendras tout succès.

Va ! »

93. A ces mots, il lui répondit :

« Quelle faveur dois-je te faire ?

Car on dit :

94. ‘’De celui qui parlerait contre le Dharma et de celui qui pose des questions contre le Dharma,

l’un des deux quitte ce monde, et l’autre reçoit de la haine.’’

95. Comme j’ai reçu ton congé, mon ami, je désire t’offrir le cadeau de maître que tu désires ».

96. Comme il lui parlait ainsi, son précepteur lui répondit :

« Uttaṅka mon enfant, reste donc ».

97. Uttaṅka dit un jour à son précepteur :

« Ordonne, Seigneur.

Quelle faveur t’offrirai-je comme cadeau de maître ? »

98. Son précepteur lui répondit :

« Uttaṅka mon enfant, à maintes reprises tu me presses ‘’Je voudrais offrir un cadeau de maître’’

Alors va.

Entre voir ma femme et demande-lui quoi m’offrir.

Ce qu’elle te dira, offre-le ».

99. Quand son précepteur lui eut parlé ainsi, il interrogea la femme du précepteur :

« Madame, j’ai reçu congé de mon précepteur pour rentrer chez moi.

Je désire donc de tout cœur lui offrir un cadeau de maître et rentrer libre de dette.

Ordonne donc, Madame.

Que lui offrir comme cadeau de maître ? »

100. A ces mots la femme du précepteur répondit à Uttaṅka :

« Va chez le roi Pauṣya.

Demande-lui les deux boucles d’oreille que porte sa Dame.

Apporte-les.

Dans quatre jours il y aura une cérémonie.

Je désire accueillir les brahmanes avec ces deux parures.

Fais en sorte que je sois resplendissante avec ces boucles d’oreille ces jours-là.

Que ce soit le bonheur pour toi, si tu saisis l’occasion »

101. Quand la femme du précepteur lui eut parlé ainsi, Uttaṅka partit.

En route, tandis qu’il marchait, il vit un taureau gigantesque et sur lequel était monté aussi un homme gigantesque.

102. Cet homme s’adressa à Uttaṅka :

« Uttaṅka, mange cette bouse de ce taureau ».

103. A ces mots, celui-ci refusa.

104. L’homme lui dit encore :

« Mange, Uttaṅka.

N’hésite pas.

Ton propre précepteur en a mangé jadis ».

105. A ces mots, Uttaṅka dit « Très bien ! » ; il mangea alors la bouse et l’urine du taureau et partit à l’endroit où était le seigneur Pauṣya.

106. Uttaṅka y alla et l’aperçut assis.

Il s’approcha de lui en le bénissant, et après l’avoir loué il lui dit :

« Seigneur, je suis venu à toi en tant que mendiant ».

107. Celui-ci le salua et lui dit :

« Bienheureux, je suis effectivement Pauṣya.

Que puis-je faire ? »

108. Uttaṅka lui dit :

« Je suis venu te mendier comme cadeau pour mon maître des boucles d’oreille, ces deux boucles d’oreille que porte ta Dame ; daigne, Seigneur, me les donner »

109. Pauṣya lui répondit :

« Entre dans le gynécée et demande à ma Dame ».

110. A ces mots il entra dans le gynécée et ne vit pas la Dame.

111. Il retourna dire à Pauṣya :

« Il n’est pas convenable que nous soyons traités par votre Seigneur avec un mensonge.

Votre Dame n’est pas du tout dans ce gynécée.

Je ne la vois pas ».

112. A ces mots Pauṣya lui répondit :

« Actuellement, Seigneur, tu es impur.

Souviens-toi.

Cette Dame ne peut pas être vue par quelqu’un d’impur ou de malpropre.

A cause de sa vertu, celle-ci ne peut pas être vue par un malpropre ».

113. Se souvenant alors à ces mots, Uttaṅka dit :

« C’est cela, comme j’étais impur je me suis rincé à la hâte et en marchant ».

114. Pauṣya lui répondit :

« C’est cela même.

Ça ne se fait pas de se rincer en marchant, ni en étant debout ».

115. Alors Uttaṅka, après avoir dit « D’accord », s’assit face à l'Est, se lava bien les mains, les pieds et le visage, se rinça avec des eaux silencieuses qui allaient jusqu’au cœur, but trois fois, s’essuya deux fois et se rinça les orifices avec de l’eau ; il entra dans le gynécée, et il vit cette Dame.

116. Et elle, en voyant Uttaṅka se leva, le salua et lui dit :

« Bienvenue à toi, bienheureux.

Ordonne. Que puis-je faire ? »

117. Il lui dit :

« Ces boucles d’oreille, daigne me les donner en aumône comme cadeau pour mon maître »

118. Satisfaite de cette franchise, et pensant qu’il était un vase d’élection et « non négligeable », elle enleva ses boucles d’oreille et les lui tendit.

119. Elle lui dit :

« Takṣaka, le roi des serpents convoite ces boucles d’oreille.

Je te prie de les porter en faisant attention. »

120. A ces mots, il répondit à la Dame :

« Dame, sois tout à fait rassurée :

Takṣaka, le roi des serpents, n’est pas capable de m’attaquer ».

121. Sur ces mots, il prit congé de la Dame et retourna auprès de Pauṣya.

122. En le voyant il lui dit :

« Ô Pauṣya, je suis satisfait ».

123. Pauṣya lui répondit :

« Bienheureux, après un long temps nous avons trouvé un vase d’élection.

Et tu es un hôte, Seigneur, plein de qualités.

Je vais donc faire une offrande aux Mânes.

Prenons un moment ».

124. Uttaṅka lui répondit :

« Je suis vraiment pressé.

Je désire qu’on m’offre vite la nourriture qui est à disposition, Seigneur ».

125. « D’accord » dit-il, et il le nourrit avec la nourriture qui était à disposition.

126. Alors Uttaṅka vit que la nourriture était froide et avec un cheveu ; pensant « Elle est impure », il dit à Pauṣya :

« Puisque tu me donnes de la nourriture impure, tu seras pour cette raison aveugle ».

127. Pauṣya lui répondit :

« Puisque toi tu gâtes de la nourriture non corrompue, tu seras pour cette raison sans descendance ».

128. Alors Pauṣya alla voir l’impureté de cette nourriture.

129. Alors considérant que cette nourriture avait été offerte par une femme aux cheveux défaits et qu’avec un cheveu dedans elle était impure, il apaisa Uttaṅka.

« Bienheureux, c’est par ignorance que cette nourriture avec un cheveu dedans t’a été offerte et elle est froide.

Je t’en demande pardon, Seigneur.

Que je ne devienne pas aveugle ! »

130. Uttaṅka lui répondit :

« Je ne parle pas en vain.

Tu deviendras aveugle, mais en peu de temps tu ne seras plus aveugle.

Mais, Seigneur, ne me donne pas de malédiction ».

131. Pauṣya lui répondit :

« Je ne suis pas capable de rappeler ma malédiction.

Et ma colère ne parvient pas encore à s’apaiser.

En outre, Seigneur, ne sais-tu pas ce qu’il en est ?

132. ‘’Le cœur d’un brahmane est doux comme le beurre frais | dans sa voix est placé un couteau acéré ;

chez le noble guerrier ces deux sont inversés | sa voix est douce comme le beurre frais, son cœur est acéré.’’

133. Fin de citation.

En l’occurrence, je ne suis donc pas capable, avec un cœur acéré, de modifier cette malédiction.

Va-t-en! »

134. Uttaṅka lui répondit :

« Seigneur, après avoir été informé sur l’impureté de la nourriture je me suis apaisé.

Et auparavant tu avais dit.

‘’Puisque tu gâtes de la nourriture non corrompue, tu seras pour cette raison sans descendance’’.

Et du moment que la nourriture était corrompue, cette malédiction ne sera pas sur moi ».

135. Voilà qui est réglé ». Sur ces mots Uttaṅka partit en emportant les boucles d’oreille.

136. Il aperçut sur la route un ascète mendiant nu qui venait à sa rencontre, en étant tantôt visible, tantôt invisible.

Alors Uttaṅka jeta les boucles d’oreille à terre et commença l’ablution[54].

37. Pendant ce temps l’ascète mendiant s’approcha en hâte, saisit les boucles d’oreille et se sauva.

Uttaṅka s’approcha de lui et le saisit.

L’autre, quittant son apparence, prit l’apparence de Takṣaka et entra soudainement sous terre dans un grand trou qui s’était ouvert.

138. Il pénétra dans le monde des serpents et alla dans son palais.

Uttaṅka le poursuivit dans le trou,

et en pénétrant il célébra les serpents en ces vers.

139. « Les serpents, sujets d’Airāvata, brillent dans la bataille

comme nuages porteurs de pluie envoyés par le vent avec leurs éclairs.

140. Leurs formes sont belles, et diverses aussi leurs formes avec leurs anneaux bigarrés.

Les descendants d’Airāvata resplendissent comme le soleil sur le dos du firmament.

141. Nombreuses sont les sentes des serpents sur la rive nord du Gange.

Qui désirerait marcher dans l’armée contre les rayons du soleil sans Airāvata?

142. Vingt-huit mille huit cents

serpents escortent Dhṛtarāṣṭra quand il se déplace.

143. Ceux qui rampent près de lui et ceux qui avancent plus loin,

moi je leur rends hommage : ils sont les frères d’Airāvata, leur aîné.

144. Celui qui demeure toujours à Kurukṣetra et Khāṇḍava,

le fils de Kadrū, Takṣaka, je l’ai célébré pour obtenir les boucles d’oreille.

145. Takṣaka et Aśvasena sont toujours tous deux compagnons

de ceux qui séjournent à Kurukṣetra, le long de la rivière Ikṣumatī.

146. Le dernier frère de Takṣaka qui est connu sous le nom de Śrutasena,

celui qui a succombé à Mahad Dyumni alors qu’il convoitait la suprématie parmi les serpents,

que toujours je rende hommage à son grand cœur ! »

147. Alors qu’après cette célébration des serpents il ne recevait pas les boucles d’oreille, il aperçut deux femmes tissant une étoffe qu’elles avaient mise sur un métier à tisser.

148. Et sur ce métier à tisser il y avait des fils noirs et blancs,

et il aperçut une roue que faisaient tourner six garçons,

et il aperçut un homme qui était beau.

149. Il les célébra tous avec ces vers incantatoires :

150. « Trois cents soixante [rayons] sont fixés ici, au milieu de cette roue immuable qui roule éternellement

sur vingt-quatre quinzaines de jours ; six garçons la font tourner.

151. Et deux jeunes femmes tissent ce métier à tisser multicolore, faisant perpétuellement tourner les fils

et tortillant les fils noirs aussi bien que les fils blancs, les êtres du passé aussi bien que les êtres vivants, pour toujours.

152. Le maître du foudre, le protecteur de l’univers, le meurtrier de Vṛtra, l’exterminateur de Namuci,

revêtu de deux vêtements noirs, ce grand cœur qui distingue en ce monde la vérité et le mensonge,

153. qui a choisi pour monture le cheval Vaiśvānara, l’ancien embryon des Eaux,

à ce Seigneur de l'Univers  je rends un hommage éternel, au Maître des trois mondes, au Destructeur de remparts. »

154. Alors l’homme lui dit ;

« Je suis satisfait de cette louange.

Quelle faveur dois-je te faire ? »

155. Il lui dit :

« Puissent les serpents tomber en mon pouvoir ».

156. L’homme lui dit à nouveau :

« Souffle dans l’anus de ce cheval ».

157. Il souffla dans l’anus du cheval.

Alors, par tous les orifices du cheval dans lequel il avait soufflé jaillirent des nuages de fumée pétillant de feu.

158. Le monde des serpents en fut enfumé.

159. Alors, plein d’effroi, abattu par la peur de ce feu éclatant, Takṣaka saisit les boucles d’oreille, sortit précipitamment de son palais et dit à Uttaṅka :

« Reprends les boucles d’oreille, Seigneur »

160. Uttaṅka les prit.

Après avoir pris les boucles d’oreille, il réfléchit :

« C’est aujourd'hui la cérémonie de la femme de mon précepteur.

Et je suis parti loin.

Comment donc pourrais-je faire en vérité ? »

161. Ensuite, tandis qu’il réfléchissait ainsi, l’homme lui dit :

« Uttaṅka, monte sur ce cheval.

Il te mènera en un instant à la maison de ton précepteur. »

162. Après avoir dit « D’accord », il monta sur le cheval et retourna à la maison de son précepteur.

Et la femme de son précepteur, après avoir pris son bain s’était assise et se coiffait : « Uttaṅka ne vient pas ».

Elle médita une malédiction contre lui.

163. Mais Uttaṅka entra et salua la femme de son précepteur.

Et il lui tendit les boucles d’oreille.

164. Elle lui répondit :

« Uttaṅka, tu arrives au bon endroit au bon moment.

Bienvenue à toi, mon enfant.

Peu s’en est fallu que tu ne sois maudit par moi.

La chance a été avec toi.

Gagne la perfection ».

165. Alors Uttaṅka salua son précepteur.

Son précepteur lui répondit :

« Uttaṅka, mon enfant, bienvenue à toi.

Qu’as-tu fait aussi longtemps ? »

166. Uttaṅka répondit à son précepteur :

« Monsieur, Takṣaka, le roi des serpents, m’a fait obstacle dans cette tâche.

C’est pourquoi j’ai été attiré dans le monde des serpents.

167. Là j’ai vu deux femmes tissant une étoffe qu’elles avaient mise sur un métier à tisser.

Et sur ce métier à tisser il y avait des fils noirs et blancs.

Qu’est-ce que c’est ?

168. Et là j’ai vu une roue avec ses douze rayons.

Et six garçons la font tourner.

Qu’est-ce encore ?

169. J’ai vu aussi un homme.

A nouveau, qui est-ce ?

170. Et un cheval démesuré.

Qui est-ce encore ?

171. Comme je marchais sur la route, j’ai vu un taureau.

Et un homme le chevauchait.

Il me parla poliment :

« Uttaṅka, mange la bouse de ce taureau.

Ton précepteur en a aussi mangé ».

Alors, vu ces paroles, j’ai consommé la bouse de ce taureau.

Je désire donc, Seigneur, que tu m’indiques de quoi il s’agit ».

172. A ces mots, son précepteur lui répondit :

« Ces deux femmes sont le Créateur et l’Ordonnateur.

Et ces fils noirs et blancs, les nuits et les jours.

173. Quant à cette roue avec ses douze rayons et les six garçons qui la font tourner, ce sont les six saisons et la roue c’est l’année.

Cet homme est Parjanya [le dieu de la pluie].

Ce cheval est Agni [le dieu du feu].

174. Le taureau que tu as vu quand tu marchais sur la route, c’est Airāvata, le roi des serpents.

Et celui qui le chevauchait, c’est Indra.

Quant à la bouse de ce taureau que tu as mangée, c’est l’ambroisie.

175. C’est pour cela en vérité que tu n’as pas péri dans ce palais du serpent.

Et puis Indra est mon ami.

176. C’est par cette grâce que tu as repris les boucles d’oreille et que tu es revenu.

Pars donc, mon cher.

Je te donne congé, Seigneur.

Tu obtiendras le bonheur ».

177. Après avoir reçu le congé de son précepteur, Uttaṅka, en colère contre Takṣaka et désireux de se venger partit pour Hāstinapura.

178. Arrivé à Hāstinapura en peu de temps, l’excellent deux-fois-né

qu’était Uttaṅka s’approcha du roi Janamejaya.

179. Il venait de revenir invaincu de Takṣaśilā.

Il vit justement le vainqueur entouré de tous côtés par ses ministres.

180. Il commença d’abord pour lui, selon la règle, des bénédictions de victoire,

et il lui dit les paroles qui convenaient sur un chant traditionnel.

181. « Toi, quand un autre devoir arrive à échéance, excellent prince,

toi, comme avec puérilité, tu fais autre chose, excellent souverain. »

182. A ces mots du brahmane, le roi Janamejaya lui répondit

d’un cœur bienveillant, comme il convient, en rendant hommage à l’anachorète.

183. « Par la protection de ces sujets je protège le Dharma de la caste noble.

Explique-moi donc ce que je devais faire, ô Seigneur des deux-fois-nés ; je suis attentif aujourd’hui à ta parole »

184. Quand l’éminent souverain lui eut dit cela, l’éminent deux-fois-né, le meilleur des saints

dit à ce roi au courage ferme ce qu’était sa tâche et celle du roi.

185. « Roi des rois des hommes, Takṣaka a fait du mal à ton père,

tu dois lui rendre la pareille à ce serpent scélérat.

186. Et c’est l’occasion, je pense, d’un exploit reconnu par la règle :

rends donc hommage, ô roi, à ce père au grand cœur.

187. Cet innocent, mordu par cet être au cœur vil,

ce roi a rejoint les cinq éléments, comme un arbre frappé par la foudre.

188. Takṣaka que sa force faisait déborder d’orgueil,

ce scélérat a commis un crime, il a mordu ton père.

189. Le protecteur d’une lignée de sages de sang royal, le prince semblable à un immortel,

il l’a tué et puis ce criminel est retourné à Kāśyapa.

190. Daigne brûler ce scélérat dans le brillant feu sacrificiel

du sacrifice des serpents, ô grand roi, c’est le lot qui t’incombe.

191. Ainsi tu rendras l’honneur à ton père,

et pour moi ce sera, ô roi, une immense faveur qui me sera faite.

192. C’est l’œuvre de ce scélérat, ô gardien de la Terre, si j’ai

rencontré des obstacles, ô grand roi sans reproche, quand je m’occupais du cadeau pour mon maître. »

193. Entendant cela, le prince s’irrita vraiment contre Takṣaka,

enflammé, comme l’est le feu par une offrande, par l’offrande de la parole d’Uttaṅka.

194. Et alors le roi, bien abattu, interrogea ses ministres

en présence d’Uttaṅka sur la montée au ciel de son père.

195. Alors vraiment ce roi des rois fut submergé par la douleur et le chagrin

quand il entendit d’Uttaṅka la mort de son père.

 

  [Première raison du sacrifice des serpents : se venger de Takṣaka]

 

 

 

(4) Histoire de Pauloma : 4-12

 

I, 4. Ugraśravas est prié d’attendre que la session sacrificielle de Śaunaka soit terminée. (=   11 ślokas)

 

Livre I, chapitre 4.

 

1. Le fils de Lomaharṣaṇa, Ugraśravas, le conteur qui connaît les vieilles légendes, était dans la forêt Naimiṣa lors du grand sacrifice des douze ans de Śaunaka, le chef de clan, et il s’approcha des sages qui étaient venus là.

2. Ce connaisseur des vieilles légendes, qui avait laborieusement travaillé sur les récits d’antan, leur parla en portant ses mains jointes à son front :

« Que désirent entendre vos Seigneuries ?

Que dois-je réciter ? »

3. Les sages lui dirent :

« Nous t’interrogerons toi, ce qu’il y a de meilleur pour Lomaharṣaṇa, et tu nous parleras et nous serons attentifs à ton discours ;

mais d’abord le bienheureux Śaunaka se trouve dans le sanctuaire du feu.

4. Celui-ci connaît les gestes divines, les gestes des divinités et des asuras,

et il connaît entièrement les gestes des hommes, des serpents et des gandharvas.

5. Et dans ce sacrifice, ô fils du conteur, c’est ce savant chef de clan qui est le deux-fois-né,

ferme dans ses vœux, sage,  un maître expert dans la littérature sacrée et ésotérique,

6. sincère, plein de quiétude, un ascète fidèle à ses vœux ;

pour nous tous il est vénérable : il faut donc l’attendre.

7. A un moment le Maître prend place sur le siège le plus honorable ;

alors tu diras ce que te demandera le meilleur des deux-fois-nés. »

8. Le conteur dit :

« Qu’il en soit ainsi : quand le Maître au grand cœur se sera assis,

à sa requête je dirai les saintes gestes aux sujets variés. »

9. Et puis quand ce taureau parmi les brahmanes eut achevé tout son office point par point,

donnant leur content aux dieux avec des paroles sacrées, aux Mânes avec une libation d’eau, il vint

10. où les sages brahmanes d’une sainteté parfaite étaient assis, fidèles à leurs vœux,

s’étant retirés près de l’autel du sacrifice, précédés par le fils du conteur.

11. Ensuite donc, parmi les officiants contrôleurs qui étaient assis, le maître de maison

Śaunaka vint s’asseoir, puis il dit ceci :

 

 

 

 

 

 

I, 5. A la fin du sacrifice, Śaunaka demande à Ugraśravas de commencer par raconter l’histoire de sa famille, la famille de Bhṛgu. Ugraśravas s’exécute. Bhṛgu engendra Cyavana, Cyavana engendra Pramati, Pramati engendra Ruru, Ruru engendra Śunaka, le père de Śaunaka. Śaunaka veut entendre l’histoire de Cyavana, et Ugraśravas raconte. Bhṛgu part faire ses dévotions tandis que son épouse Pulomā est enceinte. Un démon, Pulomant, aperçoit Pulomā et s’en éprend. Il demande à Agni quel est l’époux de Pulomā, qu’il a aimée autrefois : si c’est Bhṛgu, il enlèvera Pulomā. Agni ne se résout pas à mentir. (=  26 ślokas)

 

Livre I, chapitre 5.

 

1. Śaunaka dit :  

« Ton père, mon garçon, a étudié jadis l’intégralité des récits d’antan.

Est-ce que d’aventure toi aussi tu aurais appris tout cela de Lomaharṣaṇa ?

2. Car, dans ces récits d’antan, il y a les gestes divines et les premières lignées des sages.

Elles nous ont été racontées jadis, et nous les avons entendues autrefois de ton père.

3. Parmi celles-ci je désire entendre l’antique lignée de Bhṛgu.

Raconte cette geste : nous sommes prêts pour ton enseignement »

4. Le conteur lui dit :  

« Ô le meilleur des deux-fois-nés, ce qui a été appris jadis comme il convient, par des hommes au grand cœur,

le sage Vaiśaṃpāyana et les autres aussi, et raconté jadis,

5. et ce qui a été appris par mon père, et aussi alors par moi comme il convient,

écoute-le donc : cette liste d’ancêtres que les dieux, et Indra, et Agni et les troupes de Marut

honorent, la lignée des descendants de Bhṛgu, ô rejeton de Bhṛgu.

6. Brahmane, descendant de Bhṛgu, grand anachorète, cette lignée je te

la raconte ; elle contient des légendes en rapport direct avec les récits d’antan.

7. Bhṛgu avait un fils bien-aimé du nom de Cyavana Bhārgava.

Cyavana avait aussi un héritier vertueux du nom de Pramati.

Et Pramati avait aussi un fils de Ghṛtācī : « Ruru ».

8. Puis de Pramadvarā naquit un fils à Ruru, ton arrière-grand-père :

Śunaka au cœur loyal, qui connaissait à fond le Veda.

9. et austère et célèbre, savant connaisseur du Brahman,

très vertueux , sincère, maître de lui-même, maître de ses sens. »

10. Śaunaka dit :

« Fils du conteur comment ce fils de Bhṛgu au grand cœur

a reçu ce surnom de Cyavana ? Je te demande de me dire. »

11. Le conteur lui dit :

« Bhṛgu avait une épouse qu’il chérissait, nommée « Pulomā ».

En elle se développa un embryon, provenant de la semence virile de Bhṛgu.

12. Et tandis que l’embryon se formait dans Pulomā, ô rejeton de Bhṛgu,

au creux de cette femme sereine mariée à un homme célèbre, à ce moment-là,

13. alors que Bhṛgu, le meilleur des protecteurs du Dharma, se rendait à une consécration,

le rākṣasa Puloman vint alors à son ermitage.

14. En entrant dans l’ermitage il vit l’épouse irréprochable de Bhṛgu :

envahi par l’amour, il perdit l’esprit.

15. La gracieuse Pulomā accueillit alors ce rākṣasa qui arrivait

avec des produits des bois, des fruits, des racines etc.

16. Mais alors, ô brahmane, le rākṣasa, tourmenté par l’amour,

fut alors excité en la voyant et chercha à enlever cette femme irréprochable.

17. Puis dans le sanctuaire du feu il vit Jātavedā[55] en train de brûler.

Alors le rākṣasa interrogea ainsi le Purificateur[56]  en train de brûler.

18. « Indique-moi de qui elle est l’épouse, ô Agni, car je te le demande dans les règles.

Tu es véridique, dis la vérité, ô Purificateur, à moi qui te la demande.

19. Car j’avais choisi auparavant comme épouse cette femme au teint clair.

Mais ensuite son père l’accorda au sournois Bhṛgu.

20. Si cette femme aux belles hanches est l’épouse clandestine de Bhṛgu,

dis-moi donc la vérité : je désire l’enlever de l’ermitage.

21. Car la fureur continue aujourd'hui à me brûler le cœur

que cette femme à la taille fine, qui est mon épouse depuis longtemps, Bhṛgu l’ait remportée. »

22. Le rākṣasa s’adressa donc ainsi à Jātavedā en train de brûler.

Avec méfiance il l’interrogea encore et encore sur l’épouse de Bhṛgu.

23. « Toi, Agni, tu vas constamment dans le voisinage de toutes les créatures,

comme un témoin du Bien et du Mal ; dis une parole vraie, ô sage.

24. Si le sournois Bhṛgu a enlevé celle qui est mon épouse depuis longtemps,

alors dis-moi la vérité, je te prie.

25. Quand j’aurais entendu de toi qu’elle est l’épouse de Bhṛgu, moi je l’enlèverai de l’ermitage,

ô Jātavedā, sous tes yeux : dis-moi une parole véridique.

26. Entendant ces mots, le Sept-Rayons fut fort abattu :

« Je suis effrayé aussi bien par le mensonge que par la malédiction de Bhṛgu » dit-il tout doucement.

 

 

 

 

 

 

 

I, 6. Le démon enlève Pulomā. Celle-ci se met en colère et l’enfant, Cyavana, naît prématurément. Son éclat consume le démon. Colère de Bhṛgu quand il apprend ce qui s’est passé. Il maudit Agni qui l’a trahi : “Tu mangeras n’importe quoi !” (=  13 ślokas)

 

 

Livre I, chapitre 6.

 

1. Le conteur dit :

Et alors, entendant les paroles d’Agni, le rākṣasa se jeta sur elle,

ô brahmane, sous la forme d’un sanglier, à la vitesse du vent ou de l’esprit.

2. Ainsi l’embryon qui vivait dans la matrice, ô rejeton de la maison de Bhṛgu,

en colère tomba du ventre de sa mère : c’est pour cela qu’il est devenu Cyavana.

3. Quand il le vit tombé du sein maternel et resplendissant comme Āditya,

alors le rākṣasa fut réduit en cendres, s’écroula et la laissa.

4. Se raidissant sous la douleur, Pulomā aux belles hanches s’enfuit en courant, emportant,

ô brahmane, le rejeton de Bhṛgu, Cyavana Bhārgava.

5. Brahmā en personne, l'Aïeul de tous les mondes vit

l’épouse irréprochable de Bhṛgu en pleurs, les yeux pleins de larmes.

Brahmā, le bienheureux Aïeul consola la jeune mariée.

6. Ruisselant de ses larmes jaillit une grande rivière

qui suivait la trace de la glorieuse épouse de Bhṛgu.

7. Voyant alors que la rivière s’écoulait en suivant sa route,

le bienheureux Aïeul du monde donna à cette rivière le nom de

« Vadhūsarā », aux alentours de l’ermitage de Cyavana.

8. C’est ainsi que naquit Cyavana, le majestueux fils de Bhṛgu.

Là son père vit Cyavana et cette femme ardente.

9. Alors Bhṛgu, en colère, interrogea sa femme Pulomā :

« Qui a parlé de toi ici à ce rākṣasa qui cherchait à t’enlever ?

Car assurément le rākṣasa ne savait pas que tu es mon épouse au doux sourire.

10. Toi dis-le moi donc maintenant : je désire le maudire dans ma colère.

Qui ne craint pas mes malédictions ? Et qui a commis cette transgression ?

11. Pulomā lui dit :

« Monseigneur, c’est Agni qui m’a dénoncée à ce rākṣasa.

C’est pourquoi le rākṣasa m’a enlevée, tandis que je criais comme une orfraie.

12. J’ai été libérée par l’éclat du fils que j’ai de toi,

et ce rākṣasa a été réduit en cendres, il m’a laissée m’échapper et s’est écroulé. »

13.  Le conteur dit :

Après avoir entendu Pulomā, Bhṛgu, au comble de la fureur,

maudit Agni dans sa colère : « Tu mangeras de tout. »

 

 

 

 

 

 

I, 7. Agni n’a fait que dire la vérité, on ne peut le lui reprocher. Il est la “bouche des dieux” : comment pourrait-il manger n’importe quoi ?. Il fait grève de sacrifice et se retire des feux des brahmanes. Les dieux se plaignent à Brahmā. Brahmā apaise Agni : ce n’est pas toi qui mangeras n’importe quoi, seulement tes flammes, et tout ce que tu brûleras sera purifié. Le feu reprend sa place. (= 26  ślokas)

 

 

Livre I, chapitre 7.

 

1. Le conteur dit :

Maudit par Bhṛgu, Vahni en colère dit alors cette parole :

« Quelle est-là l’audace que tu as maintenant commise, ô brahmane ?

2. A moi qui m’appliquais au Dharma tout en disant la vérité !

Quand j’ai été interrogé, j’ai dit la vérité : quelle transgression y a-t-il là de ma part ?

3. En effet, celui qui, interrogé comme témoin, connaîtrait les faits et ferait un faux témoignage,

tuerait ses ancêtres de même que ses descendants sur sept générations.

4. Et celui qui connaît la vérité concernant une affaire et la connaissant ne parle pas,

celui-là est aussi souillé par le même crime, cela ne fait pas de doute.

5. Moi aussi je suis capable de te maudire, mais je dois respecter les brahmanes ;

et je vais dire une évidence, puisque tu la connais toi aussi : écoute.

6. J’ai le moyen de m’incarner de plusieurs façons et j’existe sous diverses formes,

dans les feux sacrés perpétuels, dans les grands sacrifices de soma, et encore dans les rites et les sacrifices.

7. Par l’offrande qui est allumée à travers moi selon la règle indiquée par les Veda

les divinités aussi bien que les Mânes sont satisfaits.

8. Les eaux sont toutes les troupes des dieux, les eaux sont de même les troupes des Mânes.

Et les offrandes de nouvelle lune et de pleine lune sont pour les dieux en même temps que pour les Mânes.

9. Ainsi dieux et Mânes, Mânes et dieux

sont vénérés ensemble et un à un aux quinzaines lunaires.

10. Puisque les dieux comme les Mânes m’offrent toujours des oblations,

je suis ainsi traditionnellement la Bouche des Trente Dieux et des Mânes.

11. Les Mânes reçoivent des oblations à la nouvelle lune et les dieux à la pleine lune

par cette même bouche, et elle mange l’oblation qui est offerte.

Comment mangerai-je de tout, alors que je suis leur bouche ? »

12. Sur ces considérations Vahni se retira

des feux sacrés perpétuels des deux-fois-nés ainsi que des rites, des grands sacrifices de soma et des cérémonies d'offrande.

13. Privées de la prononciation de la syllabe om et de l'invocation vaṣaṭ[57], dépourvues de svadhā[58] et de svāhā[59],

démunies de feu, toutes les créatures furent ainsi bien abattues.

14. Alors les vieux sages, tout tremblants allèrent vers les dieux et leur dirent ces mots :

« Avec la perte du feu et la disparition des rites, les trois mondes vacillent alors qu’ils n’ont pas commis de faute.

Fixez ce qui doit être fait sur ce point pour qu’il n’y ait pas de perte de temps. »

15. Alors les vieux sages et les dieux s’approchèrent de Brahmā

et ils lui firent connaître qu’Agni avait été maudit et qu’il s’était retiré des rites.

16. Agni a été maudit par Bhṛgu, Votre Excellence, pour quelque raison.

Comment, en étant la bouche des dieux, en mangeant ainsi la meilleure part du sacrifice,

en mangeant les offrandes dans tous les mondes,  en viendra-t-il à manger de tout ?

17. Après avoir entendu leurs paroles, le Créateur du Monde convoqua Agni

et lui dit une parole pleine de délicatesse, réconfortante, immuable.

18. Tu es le créateur aussi bien que la fin de tous les mondes ici-bas.

Tu soutiens les trois mondes, et tu es l’agent des rites.

Seigneur du monde, fais en sorte que les rites ne soient pas détruits.

19. Comment t’es-tu ainsi égaré, toi qui es le seigneur qui consomme l'oblation,

puisque tu es la purification en ce monde et que tu es présent dans toutes les créatures ?

20. Tu n’en viendras pas à manger de tout avec tout ton corps.

Au moment de t’emparer des choses, ce seront les flammes qui consumeront tout, ô feu empanaché.

21. De même que tout ce qui est touché par les rayons du soleil est rendu pur,

de même tout ce qui sera consumé par ta flamme deviendra pur.

22. Agni, ton grand éclat a disparu par sa propre puissance

Par ton propre éclat aussi accomplis la malédiction du sage, ô Tout-Puissant.

Accepte la part des dieux et la tienne quand elle est offerte dans ta bouche. »

23. « Qu’il en soit ainsi » répondit Vahni à l'Aïeul.

Il partit exécuter le commandement du dieu suprême.

24. Et les sages divins, joyeux, repartirent alors comme ils étaient venus,

et les sages accomplirent tous les rites comme auparavant.

25. Au ciel les dieux se réjouissaient ainsi que la multitude des créatures sur la terre.

Et Agni connut une joie extrême d’être débarrassé de sa souillure.

26. Telle est l’antique épopée issue de la malédiction d’Agni,

la destruction de Puloman et la naissance de Cyavana.

 

 

 

I 8-12 : Histoire de Pramadvarā.

 

 

 

I, 8. Un ermite, Sthûlakeśa, recueille Pramadvarā, la fille d’une apsaras et l’élève. Ruru, le petit-fils de Cyavana, la demande pour femme. Quelques jours avant la date du mariage, Pramadvarā est mordue par un serpent et meurt. .  (= 22  ślokas)

 

 

 

Livre I, chapitre 8.

 

1. Le conteur dit :

Ensuite, ô brahmane, Cyavana, le fils de Bhṛgu, engendra un fils

de Sukanyā, Pramati au grand cœur, à l’éclat flamboyant.

2. Et Pramati conçut avec Ghṛtācī un fils du nom de Ruru.

Et Ruru conçut Śunaka avec Pramadvarā.

3. Tout ce qu’a fait ce très éclatant Ruru, brahmane,

je le dirai en détails, sans rien omettre : toi écoute-le.

4. Il y avait jadis un grand sage à qui ses ascèses avaient donné la sagesse,

nommé Sthūlakeśa[60], attaché au bien-être de toutes les créatures.

5. C’est aussi en ce temps-là que Menakā conçut

du roi des gandharvas, appelé Viśvāvasu, ô sage brahmane.

6. Ensuite cette Menakā, une Apsara, ô rejeton de Bhṛgu, accoucha de son bébé

le moment venu, près de l’ermitage de Sthūlakeśa.

7. Puis, après avoir accouché de son bébé au bord de la rivière, elle s’en alla.

C’était une fille ressemblant au bébé d’un dieu et comme flamboyant de beauté.

8. Le grand sage, Sthūlakeśa l’éclatant, la vit mise au monde sur la berge

déserte, orpheline.

9. Alors, en voyant cette fille, Sthūlakeśa, l’excellent deux-fois-né,

le meilleur des anachorètes, la recueillit donc, plein de compassion, et l’éleva.

Elle grandit avec de belles hanches, rayonnante dans son ermitage.

10. Celle-ci était plus belle que les filles de joie, dotée de toutes les qualités de la beauté.

Aussi le grand sage lui donna le nom de « Pramadvarā ».

11. Quand Ruru vit Pramadvarā dans son ermitage,

cet homme au cœur loyal devint évidemment passionnément amoureux.

12. Le descendant de Bhṛgu s’adressa alors au père par l’intermédiaire de ses amis.

Et entendant cela, Pramati alla voir le célèbre Sthūlakeśa.

13. Alors le père donna la jeune Pramadvarā à Ruru,

fixant le mariage avant l’astérisme lunaire consacré à Bhaga[61].

14. Ainsi, quelques jours avant le mariage,

la jeune fille au teint clair jouait en compagnie de ses amies.

15. Elle ne vit pas un serpent endormi, étendu sur le côté,

et ses pieds marchèrent sur lui : elle était destinée à mourir, poussée par le Temps.

16. Celui-ci, poussé par la loi du Temps, abattit sur cette insouciante

ses crocs enduits de venin, profondément dans son corps.

17. Une fois mordue, celle-ci tomba immédiatement à terre sans conscience,

morte, ne méritant plus un regard, elle dont la beauté méritait tous les regards.

18. Et elle était comme endormie à terre, tuée par le venin du serpent,

elle était encore plus séduisante avec ses hanches fines.

19. Son père la vit, ainsi que les autres ascètes aussi,

tombée sur le sol après ses convulsions, resplendissante comme un  lotus.

20. Alors tous les meilleurs des deux-fois-nés s’attroupèrent pleins de compassion :

Svastyātreya, Mahājānu, Kuśika, Śaṅkhamekhala,

21. le fils de Bharadvāja, Kauṇakutsa, Ārṣṭiṣeṇa, et aussi Gautama,

Pramati accompagné de son fils, de même que les autres anachorètes de la forêt.

22. En voyant la jeune fille morte, tuée par le venin du serpent,

ils se lamentèrent, pris de pitié ; quant à Ruru, il quitta cet endroit, affligé.

 

 

 

 

 

 

 

I, 9. Ruru se lamente. Un messager des dieux lui offre la vie de Pramadvarā contre la moitié de la sienne. Yama accepte de ressusciter Pramadvarā. Ils vivent heureux, et Ruru jure de se venger des serpents. Histoire de Sahasrapād. Un jour, il menace de son bâton une grosse couleuvre.  (= 22  ślokas)

 

Livre I, chapitre 9.

 

1. Le conteur dit :

« Pendant que les brahmanes étaient assis là en cercle,

Ruru criait dans la forêt épaisse où il était allé plein de chagrin.

2. Accablé de douleur, il se lamentait de façon très touchante.

En pleurs, il dit ces mots, en songeant à sa chère Pramadvarā.

3. « Elle git à terre cette fille au corps svelte qui fait croître ma peine

et celle de tous mes parents : quel malheur pourrait donc alors dépasser celui-là ?

4. Si j’ai pratiqué l’ascèse qui m’avait été donnée ou si mes maîtres

ont ainsi été satisfaits comme il convient, que ma bien-aimée revienne à la vie.

5. Puisque depuis ma naissance j’ai été maître de moi-même, ferme dans mes vœux,

eh bien qu’à l’instant même Pramadvarā se relève rayonnante. »

6. Le messager des dieux dit :

« La parole que tu dis là, Ruru, dans ton malheur, est vaine :

pour un mortel que la vie a quitté, ô toi dont le cœur est loyal, il n’y a pas de vie.

7. Sa vie l’a quittée, la pauvre fille d’un Gandharva et d’une Apsara :

pour cette raison, fils, ne tourne pas ton esprit vers le chagrin, en aucune façon.

8. Mais sur ce point les dieux au grand cœur ont jadis trouvé un expédient ;

si tu désires y avoir recours, tu obtiendras Pramadvarā. »

9. Ruru dit :

« Quel expédient a été trouvé par les dieux ? Dis-le moi en vérité, ô messager céleste.

J’y aurai recours aussi quand je l’aurai appris : daigne me sauver, Seigneur. »

10. Le messager des dieux dit :

« A condition d’offrir la moitié de ta vie à la jeune fille, ô rejeton de Bhṛgu,

ton épouse Pramadvarā, Ruru, se relèvera. »

11. Ruru dit :

« J’offre la moitié de ma vie à la jeune fille, ô suprême messager céleste !

Que ma bien-aimée se relève parée des ornements de sa beauté ! »

12. Le conteur dit :

Alors le roi des Gandharvas et le messager des dieux, ces deux perfections,

allèrent vers le Roi du Dharma[62] et lui dirent cette parole.

13. « Roi du Dharma, qu’avec la moitié de la vie de Ruru son épouse Pramadvarā

se relève, cette beauté qui est morte, si tu le juges bon. »

14. Le Roi du Dharma dit :

« Si tu le désires, messager des dieux, que Pramadvarā, l’épouse de Ruru,

se relève en recevant la moitié de la vie de Ruru. »

15. Le conteur dit :

Alors quand il eut ainsi parlé, la jeune Pramadvarā se releva

avec la moitié de la vie de Ruru, comme si elle s’était endormie, le teint clair.

16. Cela sera connu dans le futur pour le resplendissant Ruru :

« Que sa vie, quand il sera devenu très vieux, soit diminuée de moitié au bénéfice de son épouse. »

17. Ainsi, au jour choisi, leurs deux pères célébrèrent joyeusement

le mariage et ils se réjouissaient tous deux, avec une prévenance réciproque.

18. Et ayant acquis une épouse si difficile à acquérir, aussi splendide que l’étamine du lotus,

il fit vœu d’anéantir ces animaux flexueux, et il était ferme dans ses vœux !

19. Tous les serpents qu’il voyait, pris d’une fureur terrible,

ils les tuait chaque fois, s’ils étaient assez près, en se saisissant d’une arme.

20. Un jour Ruru, ce sage brahmane, était allé dans une grande forêt

et là il vit, couché, un amphisbène plein de vigueur.

21. Alors brandissant son bâton pareil au bâton du Temps,

ce sage brahmane en colère le frappa ; alors l’amphisbène lui dit :

22. « Je ne commets aucune faute envers toi aujourd'hui, ô ascète.

Pourquoi donc me frappes-tu avec fureur et plein de colère ? »

 

 

 

 

 

 

 

I, 10. La couleuvre lui remontre qu’elle n’est pas venimeuse. Ruru l’épargne et lui demande son histoire. Elle était autrefois un ascète, du nom de Sahasrapād, transformé en serpent par la malédiction d’un brahmane.  (= 8  ślokas)

 

Livre I, chapitre 10.

 

1. Ruru dit :

« Mon épouse, qui est ma vie, a été mordue par un serpent.

C’est pourquoi je me suis fait à moi-même une promesse épouvantable, ô serpent :

2. Que je tue à chaque fois tout serpent que je pourrais voir

Par conséquent j’ai l’intention de te tuer, tu vas être privé de ta vie.

3. L’amphisbène lui dit :

« Ce sont d’autres serpents, ô sage brahmane, qui mordent ici-bas les hommes.

Daigne ne pas faire de mal aux amphisbènes parce qu’ils ont l’air de serpents.

4. Semblable est notre infortune, différents sont nos avantages, semblables nos douleurs, différentes nos joies :

puisque tu es un connaisseur du Dharma, daigne ne pas faire de mal à nous autres les amphisbènes. »

5. Le conteur dit :

Entendant les mots de ce serpent, Ruru alors

ne le tua pas : il était bouleversé par la peur, pensant à ce moment-là que l’amphisbène était un vieux sage.

6. Et le bienheureux Ruru lui parla en guise de réconciliation :

« Pour l’amour de moi, serpent, dis-moi qui tu es pour en être venu à cet état.

7. L’amphisbène lui dit :

« Jadis, ô Ruru,  j’étais un vieux sage du nom de Sahasrapād[63]

Par la malédiction d’un sage brahmane, j’en suis venu à l’état de serpent.

8. Ruru dit :

« Pourquoi ce deux-fois-né en colère t’a-t-il maudit, ô le meilleur des serpents ?

Et aussi combien de temps auras-tu ce corps ?

 

 

 

 

 

 

 

I, 11. Sahasrapād avait fait peur à son maître Khagama avec un serpent fait  d’herbes. Khagama le maudit et le transforme en serpent. Sahasrapād le supplie de l’épargner, et le brahmane, qui ne peut revenir sur sa parole, lui promet qu’il retrouvera sa forme quand il aura rencontré Ruru. Sahasrapād retrouve sa forme et prêche la non-violence. Il propose à Ruru l’histoire d’Āstika.  (=  17 ślokas)

 

 

Livre I, chapitre 11.

 

1. L’amphisbène lui dit :

« J’avais jadis un camarade, du nom de Khagama, un deux-fois-né,

aux paroles très acérées, fils, investi de la force de l’ascèse.

2. Pour jouer, puérilement, j’avais façonné un serpent avec de l’herbe

et, alors qu’il était occupé à une oblation à Agni, je lui ai fait peur, si bien qu’il est tombé sans connaissance.

3. Et quand il a repris conscience, l’ascète

qui disait toujours le vrai et était très attaché à ses vœux, comme consumé par la fureur m’a dit :

4. Tu as façonné un serpent pour me faire peur ;

eh bien, à cause de ma colère, tu seras un serpent avec une force pareille à celle de celui-là.

5. Moi, connaissant la force de son ascèse, ô ascète,

je fus terriblement effrayé dans mon cœur et je m’adressai à cet anachorète.

6. Prudemment et avec trouble aussi, je me tenais devant lui, mes mains ouvertes en forme de coupe, humblement incliné :

Mon ami, dis-je, je t’ai fait cela en plaisantant pour l’amusement.

7. Daigne me pardonner, ô brahmane, détourne ta malédiction de moi

Alors, voyant que j’avais l’esprit terriblement effrayé, l’ascète

8. exhala soudain un soupir ardent, et, bouleversé, me dit :

Ce qui est dit par moi n’est jamais faux, de quelque façon que ce soit : c’est ce qui arrivera.

9. Mais, ô toi qui es ferme dans tes vœux, écoute la parole que je vais te dire,

et après l’avoir écoutée, que cette parole reste dans ton cœur, ô ascète.

10. Un fils naîtra de Pramati, du nom de Ruru, un homme vertueux.

Quand tu l’auras vu, ce sera pour toi la délivrance de ta malédiction, quasi immédiatement.

11. Et après t’avoir vu, « Ruru », fils vertueux de Pramati,

j’ai récupéré ma propre forme, et maintenant je vais te dire ton intérêt.

12. La non-violence est la loi suprême, dit-on, pour tout ce qui respire ;

c’est pourquoi un brahmane qui respire ne saurait en aucune façon utiliser la violence contre toute créature.

13. Un brahmane, mon cher « est né ici-bas, dit une ancienne tradition,

pour connaître le Veda et ses disciplines annexes, et assurer la sécurité de toutes les créatures » mon fils.

14. Et ce qu’on appelle la non-violence, la sincérité, le pardon est décidément

pour le brahmane une loi supérieure à celle même de préserver les Veda.

15. Le devoir du noble guerrier ici-bas ne te concerne pas :

le port du bâton, la violence, la protection de ses sujets…

16. C’était là assurément la tâche d’un noble guerrier (écoute-moi Ruru

au cœur loyal) que jadis le massacre des serpents par Janamejaya.

17. Et la protection des serpents effrayés fut le fait d’un brahmane

possédant la force de l’ascèse et du courage, connaissant à fond le Veda et ses disciplines annexes,

d'Āstika, le premier parmi les deux-fois-nés, lors du grand sacrifice des serpents, ô le meilleur des brahmanes. »

 

 

 

 

 

 

 

I, 12. Mais il disparaît. Ruru va demander à son père l’histoire d’Āstika.  (= 5 ślokas)

 

Livre I, chapitre 12.

 

1. Ruru dit :

« Comment le noble guerrier Janamejaya a-t-il massacré les serpents ?

Ou pourquoi, mon ami, les serpents ont-ils été massacrés, ô le meilleur des deux-fois-nés ?

2. Pourquoi aussi les serpents ont-ils été délivrés, dis-moi, par cet

Āstika ? Raconte-moi cela, je désire l’entendre entièrement. »

3. Le sage lui dit :

« Ruru, tu entendras tous les grands exploits d’Āstika

des brahmanes qui les racontent ». A ces mots, il disparut.

4. Le conteur dit :

« Et Ruru courut dans toute la forêt en tous sens

dans son désir de voir le sage ; épuisé, il s’effondra sur le sol.

5. Et après avoir repris connaissance, Ruru partit et raconta alors cela à son père.

Et son père, à sa demande, lui fit tout ce récit. »

 

 

 

   [Deuxième raison du sacrifice des serpents : venger Pramadvarā]

 

(5) Histoire d’Āstika : 13-53

 

 

I, 13. Le père d’Āstika est un grand ascète, du nom de Jaratkāru, qui a fait vœu de chasteté. Un jour il voit ses ancêtres suspendus au dessus d’un abîme, la tête en bas, accrochés à une touffe d’herbe dont un rat ronge la racine. Il les interroge. C’est parce que Jaratkāru, leur unique descendant, ne veut pas avoir d’enfant, et qu’ils sont donc privés de descendance. Ils l’exhortent à prendre femme. Jaratkāru accepte de mauvaise grâce : il faudra que cette épouse porte le même nom que lui, et lui soit donnée gratuitement. Il part donc à la recherche d’une épouse et n’en trouve pas, jusqu’au jour où il rencontre le serpent Vāsuki qui lui offre sa sœur Jaratkāru ! Tout cela était prévu de longue date, depuis que les serpents avaient été maudits par leur mère et condamnés à être brûlés au cours du sacrifice de Janamejaya. Le fils de Jaratkāru, Āstika, devait sauver les serpents.  (= 45 ślokas)  

 

 

Livre I, chapitre 13.

 

1. Śaunaka dit :

« Pourquoi le roi Janamejaya, ce tigre parmi les rois,

est-il allé avec le grand sacrifice des serpents jusqu’à la mort des serpents ? Dis-le moi.

2. Et pourquoi Āstika, le meilleur des deux-fois-nés, l’élite de ceux qui murmurent des prières,

a-t-il libéré les serpents de ce feu impétueux et dévorant ?

3. De qui le roi qui offrit le grand sacrifice des serpents était-il le fils ?

Et de qui cet éminentissime deux-fois-né était-il le fils ? Dis-moi. »

4. Le conteur dit :

« Le grand récit d’Āstika dans lequel cela est dit, ô deux-fois-né,

écoute-le en entier, dans son intégralité, ô le meilleur de mes interlocuteurs. »

5. Śaunaka dit :

« Je désire entendre dans son intégralité cette jolie histoire

de l’antique Āstika, ce célèbre brahmane. »

6. Le conteur dit :

« Les vieux sages racontent cet antique récit épique,

raconté par le Noir Îlien[64] aux ermites de la forêt de Naimiṣa.

7. Jadis mon père, le conteur Lomaharṣaṇa,

disciple érudit de Vyāsa, fut pressé par les brahmanes de le dire.

8. Ainsi, après l’avoir moi-même écouté, je dirai mot pour mot

ce récit d’Āstika, pour toi, Śaunaka, qui me le demande.

9. Le père d’Āstika était un seigneur comparable à Prajāpati,

pieusement chaste, pratiquant le jeûne, trouvant toujours plaisir à une rude ascèse.

10. Il s’appelait Jaratkāru, ne répandait jamais son sperme, c’était un grand sage ;  

parmi les moines errants il était le premier par sa connaissance du Dharma et la fermeté de ses pratiques religieuses.

11. Un jour, tandis qu’il errait, il vit ses ancêtres

suspendus au-dessus d’un grand trou, les pieds en l’air, la tête en bas.

12. Les voyant ainsi, Jaratkāru dit à ses ancêtres :

« Qui sont ces gens qui pendent au-dessus de ce trou et la tête en bas,

13. accrochés à une touffe de vétiver que grignote tout autour

un rat, caché dans ce trou où il a son gîte ? »

14. Les ancêtres dirent :

« Nous sommes ceux qu’on appelle les moines errants, des sages très attachés à leurs vœux :

comme notre descendance prend fin, ô brahmane, nous descendons dans la terre.

15. Nous n’avons qu’un seul descendant, connu sous le nom de Jaratkāru,

un infortuné parmi les gens de peu de fortune ; il s’est consacré à l’ascèse.

16. Ce crétin ne veut pas avoir d’épouses pour engendrer des fils ;

à cause de cela nous sommes suspendus au-dessus de ce trou, puisque notre descendance prend fin.

17. Nous sommes sans protection avec un protecteur pareil, pareils à des malfaiteurs.

Qui es-tu, Excellence, toi qui, comme un parent, compatis avec nous ?

18. Nous désirons connaître, ô brahmane, qui est celui qui se tient là au-dessus de nous,

et aussi pourquoi tu daignes avoir de la peine pour nous et nous prendre en pitié. »

19. Jaratkāru dit :

« Vous êtes mes aînés, mes ancêtres et mes aïeux !

Dites, que dois-je faire maintenant ? Je suis moi-même Jaratkāru… »

20. Les ancêtres lui dirent :

« Efforce-toi avec zèle, fils, de perpétuer notre famille,

dans ton intérêt, et dans notre intérêt : c’est exactement ce que dit le Dharma, ô Seigneur.

21. Ni par les fruits du Dharma, fils, ni par des accumulations d’ascèses,

on n’atteint ici-bas l’état de ceux qui vivent en ayant un fils.

22. Songe donc à prendre femme avec soin et à avoir une descendance,

toi qui est notre fils, selon nos instructions : c’est pour nous l’intérêt suprême. »

23. Jaratkāru dit :

« J’ai toujours eu l’intention de ne certes pas prendre de femmes ;

toutefois pour vous, Messieurs, en considération de votre intérêt, je me prendrai une femme.

24. Et je le ferai selon les règles, à cette condition :

si je la prends, je ferai ainsi et pas autrement !

25. Celle qui sera du même nom que moi et aussi que ses parents accepteront de me donner

à titre d’aumône, cette fille-là je l’épouserai selon les règles.

26. Qui me donnera une épouse, surtout à un vagabond comme moi ?

Mais je l’accepterai comme aumône si quelqu’un me l’offre.

27. Du moment où j’aurai réussi à me marier, je ferai de mon mieux, ô mes aïeux,

selon cette règle, constamment : je ne ferai pas autrement.

28. Et là naîtra un être pour votre salut, Messieurs :

après avoir atteint l’éternité, mes ancêtres pourront se réjouir. »

29. Le conteur dit :

« Alors donc, pour se mettre en ménage, ce brahmane très attaché à ses vœux

parcourut la Terre à la recherche d’une épouse, et il ne trouva pas d’épouses.

30. Un jour que ce brahmane marchait dans une forêt, il se rappela les mots de ses ancêtres.

A la recherche d’une fille qu’on lui donnerait en aumône, il dit en gémissant trois mots tout doucement.

31. Vāsuki l’accepta et lui offrit alors sa sœur.

Il ne l’accepta pas, pensant : « Elle n’a pas le même nom que moi ».

32. « Je prendrai une femme si elle a mon nom et si elle m’est offerte »,

telle était l’idée fixe de Jaratkāru au grand cœur.

33. Le très sage Jaratkāru aux grandes ascèses lui dit :

« Quel est le nom de ta sœur ? Dis la vérité, ô serpent. »

34. Vāsuki lui dit :

« Jaratkāru, ô Jaratkāru, c’est ma sœur cadette,

préservée autrefois pour toi : accepte-la, ô le meilleur des deux-fois-nés. »

35. Le conteur dit :

« Les serpents avaient été maudits jadis par leur mère, ô le meilleur des connaisseurs des textes sacrés :

Au sacrifice de Janamejaya, Celui-que-dirige-le-vent vous brûlera

36. C’est pour apaiser cette malédiction que le meilleur des serpents avait donné

sa sœur à ce sage vertueux et ascétique.

37. Et il l’accepta selon le rituel que l’on voit dans les traités de rituels.

Et un fils au grand cœur naquit en elle, du nom d’Āstika,

38. ascétique, au grand cœur, connaissant à fond le Veda et ses disciplines annexes,

d’humeur égale pour le monde entier, ôtant la peur de ses père et mère.

39. Puis, longtemps après, le roi descendant de Pāṇḍu

offrit un grand sacrifice traditionnellement appelé « le Grand Sacrifice des Serpents ».

40. Or quand eut lieu ce sacrifice qui devait détruire les serpents,

l’illustrissime Āstika les délivra de cette malédiction.

41. Ainsi les serpents, aussi bien ses oncles maternels que ses autres parents,

ses ancêtres, furent sauvés par lui grâce à l’ascèse de leur lignée.

Et il fut libéré de sa dette, ô brahmane, grâce à de multiples vœux et aux récitations des textes sacrés.

42. Et il réjouit les dieux avec des sacrifices aux honoraires divers,

les vieux sages avec sa pieuse continence, et ses aïeux avec sa descendance.

43. Ayant ôté à ses ancêtres ce lourd fardeau, très attaché à ses vœux,

Jaratkāru alla au ciel en compagnie de ses aïeux.

44. Et après avoir obtenu un fils et un mérite insurpassable, l’anachorète

Jaratkāru, après temps bien long, arriva au ciel.

45. Voilà l’histoire d’Āstika, exactement comme on me l’a racontée.

Explique-moi, ô tigre de Bhṛgu, que dois-je raconter de plus ? »

 

 

 

 

 

 

 

I, 14. Aux débuts des temps, deux filles de Dakṣa, Kadrū et Vinatā, épousent Kaśyapa. Elles choisissent, Kadrū d’avoir mille fils, Vinatā d’en avoir deux. Kaśyapa en accorde un et demi à Vinatā. Kadrū pond mille œufs, Vinatā deux. Les œufs sont placés dans des jarres humides. Au bout de cinq cents ans, naissent mille serpents des œufs de Kadrū. Vinatā, impatiente, brise un de ses œufs et découvre un enfant, Aruṇa, qui n’a que la moitié supérieure du corps. Aruṇa devient cocher du soleil. Garuḍa naît après cinq cents ans encore. (= 23 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 14.          

 

1. Śaunaka dit :

« Fils du conteur, raconte à nouveau en détails cette histoire

d’Āstika, le sage saint homme : notre désir d’écouter ta parole est extrême.

2. Tu dis avec douceur, mon cher, le vers aux sons délicats.

Nous nous réjouissons fort, fils, tu dis cela comme ton père.

3. Ton père était toujours satisfait de notre écoute ;

toi, fais-nous ce récit de la même façon que ton père. »

4. Le conteur dit :

« Je te dis ce récit d’Āstika qui donne longue vie

comme je l’ai entendu de mon père quand il le racontait.

5. Jadis au temps des dieux, ô brahmane, Prajāpati avait deux filles, charmantes,

deux sœurs pleines de beauté, merveilleuses, parfaites.

6. Toutes deux, Kadrū et Vinatā, étaient les épouses de Kaśyapa.

Leur maître Kaśyapa, comparable à Prajāpati, satisfait, offrit une faveur à ces deux

femmes légitimes, car il était plein d’une joie extrême.

7. Quand elles apprirent que Kaśyapa leur donnait l’autorisation extraordinaire de faire un vœu,

dans leur joie ces deux belles femmes entrèrent dans une allégresse sans égale.

8. Kadrū choisit d’avoir mille fils qui seraient des serpents ayant tous le même éclat ;

Vinatā choisit d’avoir deux fils supérieurs aux fils de Kadrū par leur force,

leur énergie et aussi leur éclat, deux fils supérieurs par leur vaillance.

9. Son mari lui accorda son vœu, le fils qu’elle désirait et une moitié.

« Qu’il en soit ainsi » dit alors Vinatā à Kaśyapa.

10. Vinatā fut satisfaite de recevoir deux fils supérieurs par leur valeur,

de même que Kudra de recevoir un millier de fils ayant tous le même éclat.

11. « Les fœtus doivent être soigneusement préservés » dit le grand ascète

aux deux épouses, heureuses pour leurs vœux, et Kaśyapa partit dans la forêt.

12. Après un long temps, Kadrū enfanta dix centaines d’œufs,

ô Seigneur des brahmanes, et Vinatā deux œufs.

13. Leurs servantes, joyeuses, placèrent les œufs

dans des pots tièdes, et cela pendant cinq cents ans.

14. Alors, au bout de cinq cents ans les fils de Kadrū sortirent,

mais dans les deux œufs de Vinatā on ne voyait pas de jumeaux.

15. Alors, en mal d’enfant, honteuse et malheureuse, la divine

Vinatā cassa alors un des œufs : on vit son fils

16. muni de la moitié supérieure de son corps, le reste étant invisible.

Ce fils, plein de rage, la maudit, dit la tradition.

17. « Puisque, à cause de ton impatience, mère, j’ai été créé

maintenant avec un corps incomplet, à cause de cela tu seras l’esclave,

18. pendant cinq cents ans, de celle avec laquelle tu rivalises,

et ce fils te délivrera, mère, de ta servitude.

19. à condition, mère, que, en lui cassant son œuf comme à moi,

tu ne le rendes pas sans corps, ou estropié ou misérable aussi.

20. Tu devras attendre le temps de sa naissance avec fermeté,

si tu désires avoir un fils qui se distingue par sa force, plus de cinq cents ans. »

21. Après avoir maudit Vinatā de cette manière, son fils partit dans les airs.

On le voit toujours, ô brahmane, en tant qu’Aruṇa[65], au moment de l’aube.

22. En son temps naquit aussi Garuḍa[66], le destructeur de serpents.

Dès sa naissance il abandonna Vinatā et alla dans l’éther,

23. prenant pour nourrir son corps la nourriture qui lui est assignée

par le Dispensateur[67], ô tigre de Bhṛgu, quand, affamé, il désire manger.

 

 

 

 

 

 

 

I, 15. Les deux sœurs aperçoivent le cheval Uccaiḥśravas, né du barattage de l’océan. Plus loin encore dans le temps, les dieux, accablés par la vieillesse et la faim étaient allés trouver Brahmā sur le mont Meru. Description du mont Meru. Viṣṇu leur conseille de baratter l’océan pour obtenir la liqueur d’immortalité (amṛta).  (= 13 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 15.

 

1. Le conteur dit :

« Or c’est en ce temps-là que les deux sœurs, ô ascète,

virent Uccaiḥśravas[68] approcher dans les environs.

2. Tous les clans des dieux l’honoraient en frémissant de joie ;

il était né du barattage de l’ambroisie, inégalable joyau parmi les chevaux.

3. Il avait la force d’un grand torrent, il était le meilleur des chevaux qui soient nés, il était magnifique,

splendide, exempt de vieillesse, divin, marqué de tous les signes de bon augure. »

4. Śaunaka dit :

« Comment cette ambroisie a-t-elle été barattée par les dieux et en quel endroit ? Raconte-le moi.

Où est né ce roi des chevaux si puissant et si majestueux ? »

5. Le conteur dit :

« La montagne flamboyante de Meru, à la multitude d’éclats, est inégalable ;

elle défie la splendeur du Soleil avec ses sommets qui brillent comme l’or.

6. Elle est le merveilleux ornement d’or auquel les dieux et les Gandharvas rendent hommage,

incommensurable, impénétrable aux hommes de peu de mérite,

7. parcourue de bêtes effroyables, illuminée d’herbes divines,

cachant de son sommet le firmament qui touche à la grande montagne,

8. inaccessible aux autres même par la pensée, avec ses rivières et ses arbres,

et bruissant de multitudes de ravissants oiseaux de toutes sortes.

9. Après avoir escaladé son versant étincelant, tout couvert de joyaux,

d’une hauteur presque infinie, tous les dieux à la grande force,

10. les dieux du ciel, assis là, se réunirent et commencèrent à délibérer

pour avoir l’ambroisie, car ils étaient d’une ascèse et d’une abstinence parfaite.

11. Parmi ceux-ci le dieu Nārāyaṇa dit ceci à Brahmā,

tandis que les dieux réfléchissaient ainsi et délibéraient ensemble :

12. « Les dieux et les multitudes des Asuras doivent agiter la baratte de l’océan.

Alors l’ambroisie naîtra quand le grand océan aura été baratté.

13. Vous avez déjà toutes les herbes et aussi tous les joyaux ;

barattez l’océan, ô dieux, et obtenez ainsi l’ambroisie. »

 

 

 

Le barattage de l’océan

 

 

 

I, 16. Aidés par le serpent Śeṣa, les dieux prennent le mont Mandara comme partie mobile de la baratte. Ils le soulèvent, le retournent, en font reposer la pointe sur le dos du roi des tortues au fond de l’océan, prennent Vāsuki comme corde, et, avec les démons, commencent à baratter l’océan. Transformation des eaux. De l’océan sortent alors Soma, Śrī, le cheval Uccaiḥśravas, le joyau Kaustubha, puis enfin Dhanvantari portant la liqueur d’immortalité dans une fiole blanche. Les démons se précipitent pour s’en emparer. (= 40 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 16.

 

1. Le conteur dit :

« Orné de pics montagneux en forme de pinacles nuageux,

le Mandara, la meilleure des montagnes, est tout couvert d’un réseau de lianes ;

2. il retentit d’oiseaux de toutes sortes, il est bondé de toutes sortes de bêtes munies de crocs ;

les Kiṃnaras[69], et les Apsaras, et les dieux aussi y séjournent.

3. Il s’élève sur onze milliers de lieues,

il s’étend encore sous la terre sur autant de milliers de lieues.

4. Ainsi toutes les multitudes des dieux ne seraient certes pas capables de l’arracher.

Ils s’approchèrent de l’endroit où Viṣṇu et Brahmā étaient assis et leur dirent ceci :

5. « Que vos Seigneuries prennent ici une résolution suprême qui mène au bonheur,

et que, dans notre intérêt, un effort soit fait pour déraciner le Mandara. »

6. « Qu’il en soit ainsi » dit Viṣṇu, accompagné par Brahmā, ô descendant de Bhṛgu.

Ainsi Ananta[70] se dressa, excité par Brahmā,

et le vaillant [serpent] reçut aussi les ordres de Nārāyaṇa[71] pour cette opération.

7. Alors ce roi des montagnes, Ananta à la grande force

l’arracha de force, ô brahmane, avec ses forêts et ses animaux des bois.

8. Alors, en sa compagnie, les dieux s’approchèrent de l’Océan

et lui dirent : “Pour avoir l’ambroisie, nous allons baratter ton eau”.

9. Le seigneur des eaux dit alors : Qu’il y ait donc pour moi aussi une part :

j’endurerai un choc énorme quand le Mandara tournoiera.

10. Et les dieux et les Asuras dirent à Akūpāra, le roi des tortues :

« Daigne, Seigneur, servir de base à cette montagne. »

11. Après avoir dit « D’accord », la tortue offrit son dos.

Et Indra pressa le sommet de cette montagne avec son instrument.

12. Ainsi utilisant le Mandara comme bâton de la baratte et Vāsuki comme corde,

les dieux commencèrent à baratter l’Océan, le trésor des eaux.

Ensuite désirant l’ambroisie, ô brahmane, tous ensemble les Asuras et les Dānavas,

13. les grands Asuras agrippèrent un bout du roi des serpents,

et tous les dieux ensemble se tinrent à l’endroit où était la queue.

14. Ananta, le dieu bienheureux, était à l’endroit où était Nārāyaṇa,

il soulevait la tête du serpent et la rejetait encore et encore vers le bas.

15. Le serpent Vāsuki était mû puissamment par les dieux,

et sa bouche crachait encore et encore des nuages de fumées et des souffles mêlés de flammes.

16. Les multitudes de fumées se transformèrent en des multitudes de nuages traversés d’éclairs

qui tombèrent en pluie sur les troupes des dieux tourmentés par l’épuisement et la chaleur.

17. Et ainsi du haut du sommet de la montagne tombèrent des pluies de fleurs

qui se répandaient partout en guirlandes sur les troupes des dieux et des Asuras.

18. Il y eut alors un grand tumulte, pareil au grondement d’un grand nuage pluvieux,

quand les dieux et les Asuras barattaient l’Océan avec le Mandara.

19. Alors toutes sortes de créatures vivant dans les eaux furent broyées par la grande montagne

et disparurent, anéanties par centaines, dans les eaux salées.

20. Et la montagne amena divers animaux aquatiques

qui demeuraient dans le Pātāla[72] à l’anéantissement.

21. Et tandis que la montagne était en rotation, frottant l'un contre l'autre

de grands arbres pleins d’oiseaux tombaient du sommet.

22. Et, né de leur frottement, le feu éclata en flammes soudaines

et enveloppa le mont Mandara de ses éclairs, comme une nue céruléenne.

23. Il consuma et les éléphants et les lions qui s’en échappaient,

et les diverses créatures furent toutes privées de vie.

24. Ce feu destructeur, le meilleur des immortels,

Indra, l’apaisa en dispersant en tous sens de la pluie qu’il tira d’un nuage.

25. Alors se répandirent dans les eaux de l’Océan toutes sortes

de sèves et de sucs issus en quantité des grands arbres et des herbes.

26. Et avec le lait de ces sucs qui contenaient la force de l’ambroisie

et avec l’or qui s’était épanché, les dieux accédèrent à l’immortalité.

27. Alors l’eau de l’Océan devint laiteuse,

et ce lait produisit alors du beurre fondu, mêlé aux meilleurs sucs.

28. Alors les dieux dirent à Brahmā, le propice, resté assis :

« Nous sommes complètement exténués, ô Brahmā, et l’ambroisie n’apparaît pas

29. sans le dieu Nārāyaṇa ; il en est de même pour les Daityas ainsi que pour les meilleurs des serpents ;

et de plus ce barattage de l’Océan a été entrepris depuis déjà longtemps aussi... »

30. Alors Brahmā dit cette parole au dieu Nārāyaṇa :

« Donne-leur de la force, Seigneur Viṣṇu, c’est là ce qui importe. »

31. Viṣṇu dit : 

« Je vais donner la force à tous ceux qui ont entrepris cette tâche :

que tous secouent la baratte et qu’ils fassent tourner le Mandara ! »

32. Le conteur dit :

« Après avoir entendu les mots de Nārāyaṇa, revigorés

ils agitèrent tous ensemble à nouveau le lait de l’Océan avec énergie.

33. Alors semblable à l’Océan avec ses cent mille rayons

parut la lumière claire, le brillant Soma[73] aux rayons froids.

34. Śrī sortit immédiatement après du beurre fondu, vêtue de blanc,

la déesse Liqueur parut, ainsi que le cheval blanc.

35. Et Kaustubha, le joyau divin, parut, né de l’ambroisie,

éclatant de rayons, splendide, le pectoral de Nārāyaṇa.

36. Śrī, et Liqueur, et Soma, et le cheval rapide comme la pensée

allèrent où étaient les dieux, en suivant la route d'Āditya[74].

37. Alors le beau dieu Dhanvantari se dressa,

portant un pot blanc où il y avait l’ambroisie.

38. A la vue de cette grande merveille, il s’éleva parmi les Dānavas

une grande clameur pour avoir l’ambroisie : « C’est à moi ! » disaient-ils.

39. Alors le Seigneur Nārāyaṇa entra dans l’illusion sous la forme de Mohinī[75],

créant la forme d’une femme merveilleuse, et il rejoignit les Dānavas.

40. Alors, l’esprit égaré, ils donnèrent l’ambroisie

à cette femme, les Dānavas comme les Daityas, fixant tous leurs pensées sur cet objet.

 

 

 

 

 

 

 

I, 17. Les démons se jettent sur les dieux qui boivent vite la liqueur d’immortalité. Le démon Rāhu essaye d’en profiter, mais il est dénoncé par le soleil et la lune. Viṣṇu lui tranche la tête. Combat des dieux et des démons. Viṣṇu crée son disque. Suite du combat, à coup de montagnes entières. Les démons sont vaincus et se réfugient dans la mer et sous la terre. Les dieux cachent la liqueur d’immortalité.  (= 30 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 17.

 

1. Le conteur dit :

« Alors, ayant saisi leurs meilleures armures et des armes de toutes sortes,

les Daityas et les Dānavas coururent tous ensemble vers les dieux.

2. Alors le vaillant dieu Viṣṇu emporta l’ambroisie,

et le Seigneur, accompagné de Nara, la déroba aux princes Dānavas.

3. Ainsi toutes les troupes des dieux burent alors l’ambroisie,

la recevant de Viṣṇu dans une précipitation tumultueuse.

4. Puis, dans le temps où les dieux buvaient l’ambroisie convoitée,

un Dānava du nom de Rāhu, ayant pris l’apparence d’un dieu, commença alors à en boire.

5. Alors, au moment où l’ambroisie atteignait la gorge du Dānava,

la Lune et le Soleil le dirent aux dieux pour leur rendre service.

6. Alors le Bienheureux trancha sa tête couronnée

violemment avec son arme-disque, tandis qu’il buvait l’ambroisie.

7. La grande tête du Dānava, semblable à une pointe de pierre,

tranchée par le disque, tomba en remuant sur le sol.

8. Ainsi, à cause de la tête de Rāhu, est née une hostilité tenace

et perpétuelle avec la Lune et le Soleil : il les engloutit tous deux jusqu’à aujourd’hui encore.

9. Le bienheureux Hari se débarrassa aussi de son incomparable beauté féminine,

et il fit trembler les Dānavas avec toutes sortes d’armes terrifiantes.

10. Il s’ensuivit ainsi un combat à proximité de l’Océan

entre les dieux et les Asuras, énorme et plus épouvantable que tout.

11. D’immenses javelots acérés tombaient par milliers,

et des javelines à la pointe très perçante, et des armes de toutes sortes.

12. Ainsi les Asuras, transpercés par le disque, vomissant des flots de sang,

blessés par les épées, les lances, les massues, tombaient sur le sol.

13. Pendant ce combat implacable, tranchées aussi par les tridents, les têtes

tombaient, telle une pluie ininterrompue de pépites d’or en fusion.

14. Et avec leurs membres couverts de sang, les grands Asuras, abattus,

gisaient comme des sommets montagneux aux minerais de vermillon.

15. Un grand cri s’éleva çà et là, répété mille fois

par ceux qui s’entretuaient de leurs armes, tandis que le Soleil devenait rouge.

16. A coups de massues pleines de bouts de fer et à coups de poings quand ils étaient à proximité,

ils se massacraient mutuellement dans cette mêlée, et ce vacarme semblait toucher le ciel.

17. « Tranche-les ! Brise-les ! Précipitez-vous sur eux ! Abats-les ! Attaque ! »

C’étaient là des cris vraiment épouvantables qu’on entendait de toutes parts.

19. Là, voyant l’arc divin de Nara, le Bienheureux

Viṣṇu songea à son disque destructeur de Dānavas.

20. Ainsi, à peine y avait-il pensé que dans le ciel parut le disque à l’immense éclat qui consume les ennemis,

semblable au Soleil brillant, le cercle acéré, le redoutable, l’invincible, le suprême Sudarśana !

21. Quand il fut arrivé avec l’éclat d’un feu brûlant, semant la terreur, l’Impérissable au bras comme des trompes d’éléphant

le déchaîna, le faisant zigzaguer avec une impétueuse fureur et un grand éclat, pourfendeur des cités des ennemis.

22. Rayonnant tel le feu de la Mort, il s’abattait alors impétueusement encore et encore,

lacérant par milliers les descendants de Diti et de Danu, lancé dans le combat par la main de Puruṣavara[76].

23. Par endroits il brûlait en léchant comme le feu ; violemment il mettait les troupes des Asuras en pièces,

il était tantôt dardé dans le ciel, une autre fois dans le sol ; et il buvait ensuite le sang comme un vampire dans le combat.

24. Alors les Asuras, le cœur confiant, harcelèrent toujours et toujours la troupe des dieux à coups de montagnes ;

les puissants guerriers, avec la nitescence du nuage pluvieux qui se dissipe, se réfugièrent au ciel par milliers.

25. Puis, semant la terreur, couvertes d’arbres, telles des nuages pluvieux de toutes sortes, tombèrent du ciel

de grandes montagnes dont les sommets et les plateaux s’abîmaient dans le vacarme de leurs entrechocs rapides.

26. Puis la Terre, avec ses forêts, fut ébranlée, frappée de toutes parts par la chute des grandes montagnes

qui grondaient fortement en s’entrechoquant brusquement sur le champ de bataille complètement bouleversé.

27. Puis Nara couvrit la voie céleste de grandes flèches ornées de très belles pointes d’or,

fendant les pics des montagnes de ses traits, tandis que les troupes des Asuras luttaient ainsi effroyablement.

28. Alors, tourmentés par les dieux, les grands Asuras entrèrent dans la Terre et dans l’Océan aux eaux salées,

quand ils entendirent venir dans le ciel Sudarśana furieux, avec l’éclat d’un feu flamboyant.

29. Alors, après avoir obtenu la victoire, les dieux reconduisirent le Mandara à sa place avec beaucoup d’honneurs,

et aussi, retentissant tous ensemble dans le ciel divin, les nuages repartirent alors comme ils étaient venus.

30. Alors les dieux mirent l’ambroisie en lieu sûr, et entrèrent dans une allégresse extrême et exubérante,

et le meurtrier de Bala, accompagné des autres immortels, donna le trésor de l’ambroisie à Celui-qui-porte-un-diadème[77] pour qu’il le garde.

 

 

 

 

 

 

 

I, 18. Kadrū et Vinatā parient sur la couleur de la queue du cheval Uccaiḥśravas, l’esclavage comme enjeu. Kadrū demande à ses mille fils de se faire crins noirs et de s’attacher à la queue du cheval. Ils refusent et elle les maudit : vous serez brûlés au cours du sacrifice offert par Janamejaya.  (= 11 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 18.

 

1. Le conteur dit :

« Voilà, j’ai raconté en entier comment fut barattée l’ambroisie

où apparut ce cheval illustre à la démarche incomparable.

2. Ayant entendu parlé de lui Kadrū parla ainsi à Vinatā :

« Quelle est donc la couleur de d’Uccaiḥśravas, ma chère ? Identifie-la à l’instant. »

3. Vinatā lui dit :

« Ce roi des chevaux est blanc ; sinon qu’en penses-tu toi, ma jolie ?

Dis sa couleur toi aussi, et nous parions dessus. »

4. Kadrū répondit :

« Moi je pense que ce cheval a la queue noire, ô toi qui a un sourire éblouissant.

Allez ! Que l’enjeu du pari avec moi soit de devenir esclave, belle femme. »

5. Le conteur dit :

« Après avoir ainsi fixé cette règle d’être l’esclave l’une de l’autre,

elles rentrèrent chez elles en se disant : « Nous verrons toutes les deux demain. »

6. Alors Kadrū voulut rendre ses mille fils malhonnêtes.

Elle leur ordonna alors de devenir des crins ayant l’éclat du khôl.

7. « Insérez-vous vite dans le cheval pour que je ne sois pas une esclave ».

Ils ne suivirent pas cette parole. Elle maudit les serpents :

8. « Le feu vous consumera lors du grand sacrifice des serpents qui aura lieu au temps

de Janamejaya, le sage de sang royal, le sage descendant de Pāṇḍu. »

9. Or même l’Aïeul en personne entendit cette malédiction

terrifiante qu’avait proférée la par trop fatale Kadrū.

10. Avec toutes les troupes des dieux il approuva cette parole :

il considéra le grand nombre des serpents et désira le bien des humains.

11. Ceux-là étaient très venimeux, mordants, d’une grande force ;

pour la virulence de leur venin et dans l’intérêt des humains,

il offrit la science des antidotes au descendant de Kaśyapa au grand cœur.

 

 

 

 

 

 

 

I, 19. Kadrū et Vinatā arrivent au bord de l’océan. Description de l’océan.  (= 17 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 19.

 

1. Le conteur dit :

« Ainsi quand la nuit brilla, que le soleil se fut levé et que ce fut le matin,

ô ascète, Kadrū et Vinatā, les deux sœurs,

2. en colère, toutes excitées d’avoir parié ainsi sur leur servitude,

allèrent voir le cheval Uccaiḥśravasa dans les environs.

3. Elles regardèrent alors ainsi l’Océan, le trésor des eaux,

rempli de gros poissons avaleurs de baleine, plein de makaras[78],

4. et tout couvert de myriades de créatures de toutes formes,

perpétuellement inaccessible avec ses bêtes furieuses, grouillant de tortues et de crocodiles,

5. le gisement de toutes les perles, et la demeure de Varuṇa,

la demeure agréable aux serpents, le seigneur suprême des rivières,

6. le séjour du feu infernal, le cachot des Asuras,

la terreur des créatures, le trésor houleux des flots,

7. le splendide, divin et suprême gisement de l’ambroisie des immortels,

l’onde incommensurable, inconcevable, prodigieuse et très sainte,

8. épouvantable avec les cris furieux des bêtes aquatiques, avec ses bruits effroyables,

plein de gouffres profonds, la terreur de tous les êtres,

9. s’agitant sur les rivages bercé par le vent, se dressant aux agitations de la houle,

dansant partout comme si les vagues agitaient leurs mains,

10. dangereux à approcher avec ses vagues déchaînées, selon que la lune croît ou décroît,

le géniteur de [la conque] Pāñcajanya, l’inégalable mine de joyaux.

11. Quand le bienheureux Govinda[79] à l'énergie sans limite y trouva la Terre,

après avoir pris la forme d’un sanglier, son eau devint trouble et agitée

12. et le sage brahmane Atri pratiqua des ascèses pendant cent ans,

et l’on ne voyait pas le fond du septième enfer souterrain qui restait immuable.

13. Au temps où un âge du monde commence, il est la couche de Viṣṇu à l’éclat immense,

dont le nombril porte un lotus, quand il s’adonne au sommeil où l’esprit se concentre sur l’Être Suprême.

14. Ce propice dispensateur de libations d’eau pour Agni qui flamboie à la Bouche de la Jument[80],

ce large rivage sans fond, cet incommensurable seigneur des rivières,

15. ce grand océan houleux et comme courtisé sans cesse

par les nombreuses grandes rivières rivalisant entre elles par milliers, les deux sœurs le regardaient.

16. Elles le regardaient, impénétrable, infecté de léviathans et de féroces makaras, rugissant des cris et des hurlements furieux des bêtes aquatiques,

ce vaste espace découvert, ce trésor insondable, cette étendue infinie des eaux.

17. C’est ainsi qu’elles regardaient cet océan grouillant de gros poissons et de makaras, cet espace découvert impénétrable et déployé,

illuminé par les flammes du feu infernal ; alors rapidement elles s’envolèrent au-dessus de lui.

 

 

 

 

 

 

 

I, 20. Elles voient Uccaiḥśravas, la queue noire de serpents. Vinatā devint esclave de Kadrū. Pendant ce temps, Garuḍa brise sa coquille et naît. Son éclat est insoutenable. Les dieux font son éloge et le prient d’atténuer son éclat qui brûle le monde. Garuḍa accepte et rejoint sa mère avec Aruṇa. Le soleil s’était mis en tête de brûler les mondes. Les dieux demandent un remède à Brahmā. Aruṇa est placé sur le char du soleil, devant lui, pour absorber son éclat.  (= 15 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 20.

 

1. Le conteur dit :

« Après avoir franchi l’Océan, Kadrū, accompagnée de Vinatā,

descendit aussitôt rapidement à proximité du cheval.

2. Et ayant vu les nombreux crins noirs qui pendaient de la queue,

Kadrū infligea la servitude à Vinatā, le visage abattu.

3. Vinatā, ainsi vaincue dans ce pari,

fut tourmentée par la douleur de subir la condition d’esclave.

4. Pendant ce temps-là aussi Garuḍa, le temps venu,

naquit sans sa mère, avec un grand éclat, après avoir brisé son œuf.

5. Brillant comme une masse de feu, flamboyant et semant la terreur,

l’oiseau grandit immédiatement, avec un grand corps qui touchait au ciel.

6. Quand ils le virent, tous les êtres cherchèrent refuge auprès de ce trésor de lumière,

et se prosternant devant l’oiseau multicolore assis devant eux, ils lui dirent :

7. « Agni, ne grandis plus : tu ne veux pas nous brûler sans doute ?

Cette énorme masse flamboyante issue de toi glisse vers nous. »

8. Agni dit :

« Il n’en est pas ainsi que vous le supposez, ô destructeurs de Asuras.

C’est le puissant Garuḍa, qui m’égale par son éclat. »

9. Le conteur dit :

« Alors à ces mots, allant vers Garuḍa et lui disant des mots de louange,

les dieux et les troupes des sages s’approchèrent alors tout près de lui :

10. « Tu es un Sage, tu es un Grand, tu es le Dieu Seigneur des oiseaux,

tu es le Maître à la clarté brillante, tu es pour nous le refuge inégalable.

11. Saint débordant de force et d’un vaillant courage, tu es aussi prospère qu’irrésistible,

toute ta chaleur est célèbre, ô toi mémorable en tous points, et celle qui sera et toute celle qui fut.

12. Sublime, tu illumines tout cet univers de tes rayons, comme le Soleil,

repoussant constamment avec force la lumière du Soleil ; tu supprimes tout ce qui est immuable ou muable.

13. Comme le Soleil, pris de rage, brûlerait les créatures, de même tu brûles avec l’éclat du feu sacrificiel,

semant la terreur, tel la fin du monde, tu te dresses comme le feu, causant la ruine, accomplissant la fin du cycle d’un âge.

14. Nous adorons le Seigneur des oiseaux, notre refuge, à la grande force, exempt d’obscurité, qui hante les nuages pluvieux.

Nous nous vouons à Garuḍa, l’oiseau à la grande force, il est l’avant et l’après, le dispensateur au courage invincible. »

15. L’Oiseau au beau plumage, ainsi glorifié par les dieux et les troupes des sages,

réprima alors son haleine de flamme.

 

 

 

 

 

 

 

I, 21. Kadrū ordonne à Vinatā de la porter à Ramaṇīyaka. Garuḍa se charge des serpents qu’il porte sur son dos. Il s’approche du soleil pour les brûler. Kadrū invoque Indra. Louanges à Indra.  (= 17 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 21.

 

1. Le conteur dit :

« Ensuite, se déplaçant à son gré, l’oiseau à la grande puissance, à la grande force

alla auprès de sa mère sur l’autre rive de l’Océan

2. où Vinatā, vaincue dans ce pari,

était très tourmentée par la douleur d’être tombée dans la condition d’esclave.

3. Puis un jour, alors que son fils était là, Vinatā, courbée humblement

fut alors convoquée par Kadrū qui lui dit cette parole :

4. « Ma chère Vinatā, mène-moi à la demeure des serpents, le si charmant Ramaṇīyaka,

à l’écart là-bas, dans le ventre de l’Océan. »

5. Alors la mère de l’Oiseau au beau plumage mena la mère des serpents

aux serpents, et Garuḍa aussi, comme sa mère le lui avait ordonné.

6. L’oiseau fils de Vinatā alla près du Soleil,

et les serpents envahis par les rayons du Soleil devinrent engourdis.

Kadrū, voyant ses fils dans un tel état, célébra alors Śakra[81].

7. « Hommage à toi Seigneur-Dieu des dieux ! Hommage à toi destructeur de Bala !

Tueur de Namuci, hommage à toi ! Epoux de Śacī aux mille yeux !

8. Avec ta pluie deviens une inondation pour les serpents échauffés par le Soleil,

car tu es notre secours suprême, ô le plus grand des immortels !

9. Car tu es un Maître pour répandre une pluie abondante, ô Destructeur de remparts,

tu es le nuage pluvieux, tu es le vent, tu es le feu des éclairs dans le ciel.

10. Tu es celui qui répand les masses de nuages, tu es celui qu’on appelle aussi le nuage massif,

tu es la foudre incomparable, épouvantable, tu es la nuée d'orage tumultueuse.

11. Tu es le créateur des mondes et le destructeur invincible,

tu es la lumière pour toutes les créatures, tu es le Radieux à la lumière bienfaisante.

12. Tu es le Grand Être prodigieux ; tu es le roi, tu es le meilleur des dieux,

tu es Viṣṇu, tu es Celui aux mille yeux, tu es Dieu, tu es le refuge suprême.

13. Tu es toute l’ambroisie, ô Dieu, tu es le Soma honoré au plus haut point,

tu es le moment et le jour lunaire, tu es la seconde aussi bien que le quart de seconde.

14. Tu es le temps clair aussi bien que le sombre, le seizième de lunaison et aussi la fraction de minute,

l’année, la saison, les mois, et les nuits et les jours.

15. Tu es la sublime Terre nourricière avec ses montagnes et ses forêts, avec son Soleil brillant aussi,

l’Océan avec ses léviathans et ses baleines aussi, avec ses grandes vagues, ses grands makaras, la demeure des gros poissons.

16. Tu es constamment honoré en tant que « la Grande Gloire », les grands sages érudits réjouissent ton esprit,

et, après avoir été célébré, tu bois le soma lors du sacrifice de même que les oblations pour ton salut faites avec l’invocation « Que vienne ».

17. Ici-bas les prêtres te font toujours des sacrifices pour la protection des fruits, et tu es invoqué dans les annexes du Veda comme l’inondation à la force incomparable ;

à ton instigation les seigneurs des deux-fois-nés, spécialistes de la célébration des sacrifices, étudient les annexes dans tous les Veda. »

 

 

 

 

 

 

 

I, 22. Indra fait pleuvoir.  (= 5 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 22.

 

1. Le conteur dit :

« Après avoir été ainsi célébré par Kadrū, le bienheureux qui monte des chevaux bais

couvrit tout le ciel de multitudes de nuages céruléens.

2. Les nuages brillants d’éclairs lâchèrent une eau abondante,

comme si, perpétuellement, ils grondaient violemment l’un contre l’autre dans le ciel.

3. C’était comme si l’espace avait été compacté par ces nuages prodigieux,

une eau incomparable tombait perpétuelllement en faisant des bruits énormes.

4. C’était comme si l’espace s’était mis à danser avec ces innombrables vagues de pluie,

et le ciel se remplissait du bruit des nuages qui tonnaient.

5. Tandis que Vāsava[82] répandait ainsi la pluie, la joie des serpents était à son comble

et la Terre était partout remplie d’eau.

 

 

 

 

 

 

 

I, 23. Description de l’île de Ramaṇīyaka. Vinatā explique à Garuḍa qu’elle est esclave de Kadrū. Garuḍa demande ce qu’il doit faire pour la libérer, et les serpents demandent la liqueur d’immortalité.  (= 12 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 23.

 

1. Le conteur dit :

« Transportés par l’oiseau au beau plumage, ils arrivèrent bien vite à l’endroit

entouré par l’eau de l’Océan et rempli d’une multitude d’oiseaux,

2. couvert de fleurs et de fruits de toutes sortes, de rangées d’arbres,

couvert de jolies maisons et aussi d’une abondance de lotus,

3. et orné de lacs merveilleux aux eaux tranquilles,

ventilé par des souffles divinement parfumés et purs.

4. L’espace était aussi légèrement parfumé d’arbres de santal

et faisait briller des pluies de fleurs que les vents faisaient tomber en les agitant,

5. comme des averses d’eaux de fleurs répandues pour les serpents qui étaient là.

Il était réjouissant pour l’esprit, pur, cher aux Gandharvas et aux Apsaras,

bruissant d’oiseaux de toutes sortes, charmant, un ravissement pour les fils de Kadrū.

6. Quand ils eurent atteint cette forêt, les serpents se mirent à s’ébattre joyeusement,

et ils dirent au meilleur des oiseaux, à la grande puissance et au beau plumage :

7. « Transporte-nous vers une autre île, bien charmante, aux eaux abondantes,

car en volant tu vois beaucoup de lieux charmants, ô oiseau. »

8. L’oiseau, après avoir réfléchi, parla ainsi à sa mère Vinatā :

« Pour quelle raison, ma mère, dois-je exécuter la parole des serpents ? »

9. Vinatā lui dit :

« Je suis devenue l’esclave de mon infâme sœur, ô le meilleur des oiseaux,

en suivant un pari truqué que les serpents ont fait par fraude. »

10. Le conteur dit :

« Quand sa mère lui en eut dit le motif, le volatile,

affligé par ce malheur, dit cette parole aux serpents :

11. « Que faut-il apporter ou savoir, ou quel exploit faire ici

pour être délivré de votre servitude ? Dites-moi la vérité, serpents. »

12. Entendant cela, les serpents lui dirent : « Apporte-nous l’ambroisie de force.

Ce sera alors la délivrance de ta servitude, ô oiseau. »

 

 

 

 

 

 

 

I, 24. Garuḍa demande ce qu’il peut manger. Sa mère lui indique les Niṣādas et lui enjoint de ne pas tuer de brahmane. Il les reconnaîtra au feu qui brûlerait son gosier. Il dévore les Niṣādas.  (= 14 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 24.

 

1. Le conteur dit :

« Entendant ces mots des serpents, il dit alors à sa mère :

« Je vais apporter l’ambroisie, je veux savoir ce qui est comestible. »

2. Vinatā lui dit :

« A l’écart, dans le ventre de l’Océan, il y a l’excellente demeure des Niṣādas.

Manges-en plusieurs milliers et rapporte l’ambroisie.

3. Mais ne t’avise en aucune façon d’avoir l’idée de tuer un brahmane ;

parmi toutes les créatures, il ne faut pas faire de mal à un brahmane : il est pareil au feu.

4. Un prêtre furieux est un feu, un soleil, un poison, une épée,

parmi les créatures le prêtre est celui qui mange en premier, il est de la caste la meilleure, il est un père, il est un maître. »

5. Garuḍa lui dit :

« Comment moi reconnaîtrais-je un brahmane, par quels signes de bon augure ?

Je te demande cela, mère, non sans raison, daigne me le dire. »

6. Vinatā lui dit :

« Celui qui arriverait dans ta gorge comme si tu avais avalé un hameçon

et te brûlerait comme une braise, mon fils, il faudrait comprendre qu’il est un taureau parmi les brahmanes. »

7. Le conteur dit :

« Et Vinatā, par amour pour son fils, lui dit cette parole,

quoiqu’on connaisse sa valeur incomparable, en guise de bénédiction :

8. « Que Māruta[83] protège tes ailes, et Candra[84] ton dos, mon garçon,

que Vahni[85] protège ta tête, et Bhāskara[86] tout ton corps.

9. Et moi toujours, mon fils, je serai occupée de ton bonheur et de ton bien-être ;

suis un chemin chanceux, mon enfant, pour le succès de ton entreprise. »

10. Après avoir entendu la parole de sa mère, il déploya ses ailes et s’envola dans le ciel.

Le puissant oiseau arriva alors affamé chez les Niṣādas comme le grand Temps de la Mort.

11. Il anéantit alors les Niṣādas, soulevant un grand nuage de poussière qui montait jusqu’au ciel,

et il assécha le flot dans le ventre de l’Océan, ébranlant les montagnes à proximité.

12. Alors le roi des oiseaux ouvrit grand son bec et il bloqua le chemin des Niṣādas ;

alors les Niṣādas se précipitèrent dehors, là où était la bouche du mangeur de serpents.

13. Alors ils s’avancèrent vers le bec démesurément ouvert, comme des oiseaux tourbillonnant dans le ciel,

égarés par milliers dans un nuage de poussière soulevé par le vent dans une forêt aux arbres qu’agite un grand vent.

14. Alors l’oiseau à la grande force qui, toujours en mouvement, consume ses ennemis, referma sa gueule ;

affamé le seigneur des oiseaux tua ces gens qui mangent diverses sortes de poissons.

 

 

 

 

 

 

 

I, 25. Il a avalé par mégarde un brahmane et le laisse ressortir. Il repart et rencontre son père Kaśyapa en route. Il a toujours faim et demande une autre nourriture. Kaśyapa raconte l’Histoire de Vibhāvasu et Supratīka. Ce sont deux frères qui se querellent pour une question d’héritage. Ils se maudissent mutuellement, deviennent éléphant et tortue et continuent à se battre. Il n’a qu’à les manger !. Garuḍa se saisit de l’éléphant et de la tortue et s’envole. Il se pose sur la maîtresse branche de l’arbre Rohina, longue de cent lieues. La branche casse.  (= 33 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 25.

 

1. Le conteur dit :

« Un brahmane arriva avec sa femme dans sa gorge,

le brûlant comme un charbon ardent ; le voyageur céleste lui dit :

2. « Ô le meilleur des deux-fois-nés, sors vite de ma gueule ouverte.

Je ne dois pas du tout faire de mal à un brahmane, même s’il se plait toujours aux actions mauvaises. »

3. A Garuḍa qui lui parlait ainsi le brahmane déclara :

« Mon épouse que voici est une Niṣāda : qu’elle sorte avec moi. »

4. Garuḍa lui dit :

« Prends ta femme Niṣāda et va-t’en.

Vite ! Considère que ta vie n’est pas digérée par ma flamme. »

5. Le conteur dit :

« Alors le prêtre partit ainsi en compagnie de la Niṣāda,

et après avoir célébré Garuḍa, il alla dans la contrée de son choix.

6. Quand ce prêtre fut parti avec sa femme, le roi des oiseaux

déploya ses ailes et s’envola dans l’espace, rapide comme la pensée.

7. Il aperçut alors son père et à sa demande lui dit :

« J’ai été chargé par les serpents d’aller leur chercher le soma et je suis prêt à agir.

J’irai le chercher dès aujourd’hui pour délivrer ma mère de sa servitude.

8. Ma mère m’a expliqué : « Mange les Niṣādas ! »

Même après en avoir mangé des milliers, je n’ai pas été rassasié…

9. Indique-moi donc autre chose à manger, ô bienheureux,

pour que je sois capable, après l’avoir mangé, d’aller chercher l’ambroisie, seigneur. »

10. Kaśyapa lui dit :

« Il y avait un grand sage du nom de Vibhāvasu, excessivement colérique,

et il avait un frère cadet, Supratīka, qui était un grand ascète.

11. Ce grand sage ne voulait pas que ses biens soient communs avec son frère,

et donc Supratīka parlait de partage à longueur de temps.

12. Son frère Vibhāvasu dit alors à Supratīka :

« Beaucoup, par égarement, veulent constamment faire un partage.

Ensuite quand ils ont fait le partage, ils n’ont pas d’égard l’un pour l’autre, égarés par leur possession.

13. Ensuite ces insensés deviennent des étrangers par égoïsme, à cause de leurs biens ;

voyant cela, des ennemis sous couvert d’amitié les divisent.

14. Et les autres, les voyant séparés dans ces circonstances, les font alors tomber,

et il s’ensuit tout aussitôt pour ceux qui se sont séparés une ruine sans pareille.

15. C’est aussi pour cette raison que les érudits n’approuvent pas le partage des biens

chez ceux qui, attachés à l’enseignement de leur maître, se méfient les uns des autres.

16. Puisque, incapable de te réprimer, tu désires que tes biens soient séparés,

pour cette raison, Supratīka, tu deviendras un éléphant. »

17. Etant ainsi maudit, Supratīka dit alors à Vibhāvasu:

« Et toi tu deviendras une tortue qui vit dans les eaux »

18. Par cette malédiction mutuelle, Supratīka et Vibhāvasu

devinrent un éléphant et une tortue, l’esprit égaré à cause de leurs biens.

19. Etant entrés dans l’engeance des animaux par l’association de leur défaut, la colère,

ils se plaisent à leur haine réciproque, ils s’enorgueillissent de leur grandeur et de leur force.

20. Dans ce lac ces deux grosses bêtes poursuivent leur ancienne querelle ;

l’un des deux, le splendide et grand éléphant, survient.

21. A ce bruit grandissant, la tortue, couchée au milieu de l’eau,

se dresse et son grand corps secoue violemment le lac tout entier.

22. A cette vue, enroulant sa trompe, cet éléphant plonge dans l’eau

avec toute la vigueur de ses défenses, de l’extrémité de sa trompe, de sa queue, de ses pieds impétueux.

23. Et ce lac est tout agité et jonché de gros poissons.

Sur ce, la tortue sort la tête de l’eau et part au combat avec toute sa vigueur.

24. L’éléphant est haut de six lieues et deux fois plus long,

la tortue a une hauteur de trois lieues et un diamètre de dix lieues.

25. Ces deux-là sont ivres de combat, désirant la victoire de l’un sur l’autre :

profite vite de cette occasion et atteins ton propre but. »

26. Le conteur dit :

« Ayant entendu la parole de son père, le voyageur céleste prit violemment son essor

et saisit l’éléphant dans une de ses serres, et la tortue dans l’autre.

27. Le volatile s’envola alors haut dans l’espace,

atteignit le gué sacré d’Alamba et arriva sur les arbres divins.

28. Effrayés, frappés par le vent de ses ailes, ils tremblèrent

les divins arbres d’or : « Il ne nous briserait pas ? » se disaient-ils.

29. Les voyant agiter leurs bras aux bourgeons pleins de désir de fruits,

l’oiseau alla vers d’autres arbres aux bras d’une beauté incomparable,

30. des arbres de béryl aux fruits d’or et d’argent,

entourés des eaux de l’Océan, de grands arbres étincelants.

31. Là un banian s’adressa au meilleur des oiseaux,

un arbre très vieux et très grand, tandis qu’il s’abattait sur lui rapide comme la pensée :

32. « J’ai là une grande branche qui est longue de cent lieues :

monte sur cette branche et mange ces deux-là, l’éléphant et la tortue. »

33. Alors, faisant trembler l’arbre habité par des milliers d’oiseaux, l’oiseau grand comme une montagne,

le meilleur des volatiles se posa avec une vitesse impétueuse et brisa la branche toute couverte d’un feuillage épais.

 

 

 

 

 

 

 

I, 26. La branche est habitée par des Vālakhilyas, la tête en bas. Pour ne pas leur faire de mal, Garuḍa saisit la branche et s’envole avec elle. Il ne sait où se poser. Il arrive au mont Gandhamādana où son père Kaśyapa se livre à l’ascèse. Kaśyapa persuade les Vālakhilyas de quitter la branche. Garuḍa se débarrasse de la branche sur une montagne déserte, dévore l’éléphant et la tortue et s’envole à nouveau. Des présages funestes assaillent les dieux. Indra en demande la raison à Bṛhaspati. Celui-ci lui explique que, par sa faute, Garuḍa s’apprête à voler la liqueur d’immortalité. Les dieux renforcent les défenses autour de la liqueur d’immortalité.  (= 47 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 26.

 

1. Le conteur dit :

« A peine touchée par les pieds du puissant Garuḍa,

la branche de l’arbre se brisa et il resta accroché à cette branche brisée.

2. Il sourit en considérant cette grande branche brisée,

mais il y vit des Vālakhilyas[87] pendus la tête en bas.

3. Aussi, de crainte de les tuer, le roi des oiseaux en s’envolant

saisit la branche dans son bec par considération pour eux.

L’oiseau volait doucement alentour rasant les montagnes.

4. Il survola ainsi de nombreuses contrées avec l’éléphant et la tortue.

Et dans sa compassion pour les Vālakhilyas, il ne trouva pas d’endroit.

5. Il alla vers la meilleure des montagnes, l’inaltérable Gandhamādana.

Et là il vit son père Kaśyapa occupé à son ascèse.

6. Et son père vit aussi l’oiseau à la beauté divine,

plein d’éclat, de bravoure et de force, rapide comme l’esprit et le Vent,

7. semblable au pic d’une montagne, haut comme le Brahmadaṇḍa[88],

inconcevable, incompréhensible, semant la terreur chez toutes les créatures,

8. le soutien de la puissance de l’illusion, haut comme le Feu allumé sous forme corporelle,

qui ne peut être attaqué ni vaincu par les dieux, les Dānavas et les Rākṣasas,

9. qui fend les pics des montagnes, qui assèche les eaux des rivières,

qui agite les mondes, terrifiante apparition semblable à la Destinée.

10. Le voyant ainsi arriver, le bienheureux Kaśyapa,

connaissant son intention, lui dit cette parole :

11. « Mon fils, ne commets pas d’acte irréfléchi, ne va pas encourir une peine immédiate,

de peur que les Vālakhilyas buveurs de lumière ne te brûlent dans leur courroux. »

12. Kaśyapa à cause de son fils cherchait à apaiser les

Vālakhilyas, parfaits dans leur ascèse, en leur expliquant la raison de cela.

13. « L’entreprise de Garuḍa est dans l’intérêt des créatures, ô ascètes.

Il veut faire un grand exploit : aussi daignez le laisser faire. »

14. Quand le bienheureux leur eut dit cela, les anachorètes s’approchèrent

et laissèrent la branche pour l’Himalaya, la sainte montagne, à la recherche d’ascèse.

15. Puis quand ils furent partis, le fils de Vinatā,

son bec distendu par la branche, demanda à son père Kaśyapa :

16. « Bienheureux, où puis-je me débarrasser de cette branche d’arbre ?

Que le bienheureux m’indique une contrée sans brahmanes. »

17. Alors Kaśyapa lui parla d’une montagne déserte,

aux ravins obstrués par la neige, inaccessible aux autres même par la pensée.

18. Pénétrant par la pensée dans le ventre de cette grande montagne, l’oiseau

Tārkṣya s’y envola rapidement avec la branche, l’éléphant et la tortue.

19. Une grande et fine courroie tirée de cent peaux n’entourerait pas cette

grande branche d’arbre que l’oiseau tenait en se déplaçant.

20. Ensuite, après avoir parcouru une distance de cent mille lieues

en peu de temps, Garuḍa le meilleur des oiseaux

21. arriva à l’instant même à la montagne dont son père lui avait parlé,

et l’oiseau y lâcha la grande branche avec fracas.

22. Frappé par le vent des ailes, ce roi des montagnes trembla

et il laissa échapper une pluie de fleurs tandis que ses arbres s’écroulaient.

23. Et les pics de ce mont se brisèrent en tous sens,

les gemmes et l’or firent briller merveilleusement la grande montagne.

24. Et beaucoup d’arbres aussi furent frappés par cette branche :

avec leurs fleurs d’or ils brillaient comme des nuages parcourus d’éclairs.

25. Avec leur grand rayonnement doré se mêlant aux minerais de la montagne,

les arbres resplendissaient alors, colorés par les rayons du soleil.

26. Alors, se posant sur le pic de cette montagne, le meilleur des oiseaux,

Garuḍa, mangea les deux, l’éléphant et la tortue.

27. Puis il s’envola de l’extrémité du sommet de la montagne, rapide comme la pensée ;

de mauvais présages commencèrent alors pour les dieux et leur firent connaître la peur.

28. Le foudre cher à Indra s’enflamma, avec son cortège de tourments,

et il s’abattit enveloppé de fumée et de flammes, un météore tombé du haut du ciel.

29. Ainsi les Vasavas, les Rudrās et les Radieux tous ensemble,

les Sādhyās et les Marutas, ainsi que les autres troupes des divinités

s’attaquèrent les uns les autres, chacun avec son arme propre.

30. Cela ne s’était jamais produit auparavant, même pendant l’affrontement entre les dieux et les Asuras,

les vents soufflaient accompagnés de bourrasques, des météores tombaient de toutes parts.

31. Et le ciel sans nuages grondait à grand bruit,

et celui qui est le dieu des dieux faisait alors pleuvoir du sang.

32. Les guirlandes des dieux se fanaient, et leurs splendeurs s’éteignaient,

de sinistres et funestes nuages répandaient des averses de sang,

les poussières qui se soulevaient venaient salir leurs diadèmes.

33. Alors le dieu aux cents sacrifices[89], tout effrayé et tremblant comme les autres dieux,

voyant ces épouvantables présages parla ainsi à Bṛhaspati :

34. « Pourquoi, ô Bienheureux, apparaissent ces grands présages épouvantables ?

Je ne vois aucun ennemi qui oserait se mesurer à nous dans un combat. »

35. Bṛhaspati lui dit :

« C’est par ta faute, Chef des dieux, et par ta négligence, ô dieu aux cent sacrifices :

les Vālakhilyas, par leur ascèse, ont suscité une créature surnaturelle.

36. C’est un oiseau, fils du sage Kaśyapa et de Vinatā :

puissant, changeant de forme à volonté, il est venu voler le soma.

37. Cet oiseau, le premier parmi les puissants, est à même de voler le soma ;

je le crois capable de tout : il pourrait l’impossible. »

38. Le conteur dit :

« Après avoir entendu cette parole, Śakra dit aux gardiens de l’ambroisie :

« Un oiseau très puissant et d’une grande force a entrepris de voler le soma ici.

39. Je vous en avertis pour qu’il ne le prenne pas de force,

car Bṛhaspati m’a dit que sa force est incomparable. »

40. Entendant cette parole, les dieux, stupéfaits, se mirent avec soin

debout autour de l’ambroisie, de même qu’Indra, le dieu au foudre et aux cent sacrifices.

41. Sereins, ils portaient de très précieuses cuirasses

d’or, jaspées et incrustées de béryl,

42. et un grand nombre d’armes diverses à l’aspect effrayant,

munies de pointes aiguës et tranchantes qu’ils brandissaient par milliers,

43. jetant partout des étincelles et des flammes dans des nuages de fumées,

des disques de feu, et aussi des massues ferrées, des tridents, des haches,

44. et emmenant toutes sortes de javelots aigus et de cimeterres immaculés,

adaptés à la forme de leurs corps, et des massues à l’aspect redoutable.

45. Parés de ces ornements divins, de ces armes brillantes,

les brillantes troupes des dieux se tenaient là, exemptes de souillures.

46. Avec l’éclat incomparable de leur force et de leur bravoure, l’esprit fixé sur la protection de l’ambroisie,

les dieux pourfendeurs des cités des Asuras resplendissaient avec leurs corps au feu flamboyant.

47. Ainsi le champ de bataille où se tenaient les dieux, grouillant de centaines de milliers de massues,

brillait comme s’il tombait de l’intérieur du ciel, illuminé par les rayons du Soleil.

 

 

 

 

Histoire des Vālakhilyas.

 

 

I, 27. Les dieux offrent leurs services à Kaśyapa qui sacrifiait pour avoir un fils et il leur demande de lui apporter du bois. Indra apporte un énorme fagot. En route, il rencontre les Vālakhilyas qui portent un fétu et manquent se noyer dans une flaque d’eau laissée dans l’empreinte d’une vache. Il les enjambe avec mépris. Les Vālakhilyas entreprennent alors un grand sacrifice pour demander un autre Indra. Kaśyapa intercède pour le compte d’Indra. Ainsi naîtra Garuḍa, mais il deviendra l’ami d’Indra. (= 35 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 27.

 

1. Śaunaka dit :

« Quelle fut la faute du grand Indra, et quelle fut sa négligence, ô fils du conteur ?

Comment Garuḍa est-il né de l’ascèse des Vālakhilyas ?

2. Et comment donc le roi des oiseaux est-il le fils de Kaśyapa, un deux-fois-né ?

Et comment est-il devenu parmi toutes les créatures inattaquable et intouchable ?

3. Et comment cet oiseau se déplace-t-il à volonté et a-t-il de la force à volonté ?

Je désire entendre cela, si cela a été enseigné dans un récit d’antan. »

4. Le conteur dit :

« Ce que tu me demandes fait l’objet d’un récit d’antan ;

écoute-moi t’exposer tout cela brièvement, ô deux-fois-né. »

5. Quand Kaśyapa, un des démiurges, dans son désir d’avoir un fils fit un sacrifice,

les sages, les dieux et les Gandharvas, comme on sait, lui apportèrent leur aide.

6. Śakra fut alors chargé par Kaśyapa de s’occuper du bois pour le feu sacrificiel,

de même que les anachorètes, les Vālakhilyas et les autres troupes des dieux.

7. Śakra souleva une masse de bois digne de sa puissance, ayant la splendeur d’une montagne,

et le Seigneur s’activait comme s’il n’avait aucune difficulté particulière.

8. Il vit alors des sages aussi minuscules que l’articulation interne du pouce

qui à eux tous transportaient sur le chemin une seule tige de palāśa.

9. Ces ascètes, adonnés au jeûne, comme dissous dans leurs propres corps,

peinaient par manque de force dans une empreinte de vache remplie d’eau.

10. Le Destructeur de remparts , plein d’orgueil, enivré par sa puissance,

les railla tous, et sans s’attarder davantage sauta par-dessus avec mépris.

11. Envahis par la colère, pris d’une énorme fureur,

ils entreprirent alors un grand sacrifice, terrifiant pour Śakra.

12. Ces ascètes versèrent une libation selon la règle sur Jātavedā[90],

que les prêtres accompagnèrent de diverses incantations : écoute quel était leur désir.

13. « Ayant de la force à volonté, se déplaçant à volonté, suscitant la peur chez le roi des dieux,

qu’il y ait un autre Indra pour tous les dieux » disaient-ils, fermes dans leur vœu.

14. « Valant cent fois Indra en héroïsme aussi bien qu’en puissance, rapide comme la pensée,

que naisse maintenant une horreur, fruit de notre ascèse. »

15. Apprenant cela, le roi des dieux, le dieu aux cent sacrifices fut extrêmement tourmenté ;

il chercha alors refuge auprès de Kaśyapa, très attaché à ses vœux.

16. Après avoir appris cela du roi des dieux, Kaśyapa Prajāpati

alla trouver les Vālakhilyas et les interrogea sur l’efficacité de leur sacrifice.

17. « Qu’il en soit ainsi » lui répondirent alors les Véridiques.

Kaśyapa Prajāpati leur dit cette parole apaisante :

18. « Cet Indra a été créé sur l’ordre de Brahmā dans les trois mondes,

et vous déployez votre zèle, ô ascètes, pour un Indra.

19. Veuillez, Excellences, ne pas manquer à la parole de Brahmā,

et mon intention n’est pas de vouloir vous faire manquer à votre parole, Seigneurs.

20. Que cet Indra soit, parmi les oiseaux, le plus puissant et le plus courageux,

et qu’on accorde la grâce que demande le roi des dieux. »

21. Quand Kaśyapa leur eut ainsi parlé, les ascétiques Vālakhilyas

rendirent hommage à Prajāpati, le meilleur des anachorètes, et lui répondirent :

22. « Cette entreprise pour nous tous concerne Indra, Prajāpati,

cette entreprise concerne aussi la descendance, Seigneur, que tu désires.

23. Tu dois te charger de ce sacrifice et de son fruit ;

fais ici aussi comme tu l’estimeras le mieux. »

24. A cette époque-là justement, une jolie déesse, fille de Dakṣa,

du nom de Vinatā, noble et célèbre, désira avoir un fils.

25. Ayant fait ses ascèses, ayant procédé à la cérémonie pour avoir un fils, en se baignant et en se purifiant,

elle s’approcha de son mari et Kaśyapa lui dit :

26. « Cette entreprise t’apportera les fruits que tu désires, déesse :

tu enfanteras deux fils, deux héros, deux seigneurs dans les trois mondes.

27. Grâce à l’ascèse des Vālakhilyas et produits aussi par ma volonté,

naîtront deux fils qui auront une grande destinée et seront honorés de par le monde. »

28. Et le bienheureux fils de Marīci lui dit encore ceci :

« Cet embryon très prospère doit être porté avec soin.

29. Seul parmi tous les oiseaux il mettra en œuvre la puissance d’Indra,

il sera un héros estimé de par le monde, un oiseau ayant de la force à volonté. »

30. Et Prajāpati, l’esprit réjoui, dit alors au dieu aux cent sacrifices :

« Tu auras deux compagnons, ce seront deux oiseaux, deux frères.

31. Il n’y aura de leur part aucun mal pour toi, ô Destructeur de remparts,

que cesse tes soucis, ô Śakra, tu seras encore Indra.

32. Puissent ceux qui parlent selon le Brahman ne plus jamais être pour toi des gens qu’on peut injurier

ou mépriser par orgueil : leur parole est du venin, leur colère est violente. »

33. A ces mots Indra alla sans crainte dans son ciel.

Et Vinatā se réjouit alors d’avoir atteint son but.

34. Elle mit ainsi au monde deux fils, Aruṇa et Garuḍa.

Or de ces deux Aruṇa était infirme : il est celui qui précède le Soleil.

35. Quant à Garuḍa, il fut consacré parmi les oiseaux par la puissance d’Indra.

Ecoute sa très grande geste, ô rejeton de Bhṛgu.

 

 

 

 

 

 

 

I, 28. Garuḍa fond sur les dieux et les aveugle de poussière. Vāyu disperse la poussière. Combat entre Garuḍa et les dieux. Garuḍa disperse les dieux. Un mur de feu empêche sa progression. Garuḍa se fait mille bouches et écope les rivières pour éteindre ce feu. Il se fait minuscule.  (= 25 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 28.

 

1. Le conteur dit :

« Désormais, ô le meilleur des deux-fois-nés, après s’être débarrassé de son agitation,

Garutmat, le roi des oiseaux, arriva rapidement auprès des Éveillés.

2. Et le voyant si fort, alentour ils tremblèrent

et ils s’attaquèrent aussi les uns les autres avec toutes leurs armes.

3. Et il y avait là, l’âme démesurée, rayonnant tel l’éclair et le feu,

Bhauvana[91], le gardien du soma à l’immense puissance.

4. Celui-ci fut frappé par le seigneur des oiseaux avec ses ailes, son bec et ses griffes ;

en un instant, après avoir mené une bataille inouïe, il fut terrassé dans le combat.

5. Et l’oiseau, avec le souffle de ses ailes, souleva un très grand nuage de poussière

qui obscurcit les mondes et se répandit sur les dieux.

6. Recouverts par cette poussière, les dieux s’évanouirent

et les gardiens de l’ambroisie, enveloppés par la poussière, ne la virent plus.

7. Ainsi Garuḍa bouleversa la demeure du troisième ciel,

et il lacéra les dieux à coups d’ailes et de bec.

8. Alors le dieu aux mille yeux fit vite appel à Vāyu :

« Chasse cette pluie de poussière : c’est ta tâche, ô Maître des Vents . »

9. Et le puissant Vāyu dissipa rapidement cette poussière.

Alors, quand la clarté fut revenue, les dieux tourmentèrent l’oiseau.

10. Et le puissant volatile poussa un grand hurlement, comme celui d’un grand nuage pluvieux.

Frappé par les troupes des dieux, terrifiant toutes les créatures,

le très puissant roi des oiseaux, tueur de héros ennemis, s’envola.

11. Quand il se fut envolé et eut gagné l’atmosphère, se tenant au-dessus des dieux,

tous les Éveillés, revêtus de leurs armures, répandirent sur lui toutes sortes d’armes,

12. des lances à trois pointes, des massues ferrées, des piques et des gourdins, en compagnie de Vāsava[92],

et aussi des armes aux pointes brillantes, et des disques semblables au soleil.

13. Et frappé par les armes de toutes sortes qu’on lui lançait de tous côtés,

le roi des oiseaux mena une bataille très tumultueuse sans trembler.

14. Et le majestueux fils de Vinatā, comme le tonnerre dans le ciel,

projeta les dieux dans toutes les directions avec ses ailes et sa poitrine.

15. Projetés et blessés par Garuḍa, les dieux s’enfuirent

et ceux qui avaient été frappés par ses griffes et son bec répandaient beaucoup de sang.

16. Attaqués par le seigneur des oiseaux, les Sādhyās avec les Gandharvas s’enfuirent vers l’est,

les Vasavas dans la direction du sud, suivis par les Rudrās,

17. les Radieux dans la direction de l’ouest, les Nāsatya dans la direction du nord,

observant encore et encore le très puissant oiseau qu’ils combattaient.

18. Avec le héros Aśvakranda, avec Reṇuka qui porte des ailes,

avec le brave Krathana et avec Tapana, l’oiseau

19. engagea le combat, ainsi qu’avec Ulūka et Śvasana, et avec Nimeṣa qui porte des ailes,

et avec Praruja et avec Praliha.

20. Le fils de Vinatā les mit en pièces à coups d’ailes, de griffes et de bec pointu,

comme le très puissant Archer[93] en colère au jour de la fin du monde.

21. Ces dieux, pleins de puissance et d’énergie, étaient frappés diversement

et ils brillaient comme d’épais nuages de pluie déversant des flots de sang.

22. Après les avoir tous mis entre la vie et la mort, le meilleur des oiseaux

passa parmi eux à la recherche de l’ambroisie, et il vit le feu partout,

23. aux grandes flammes, couvrant entièrement le ciel de son flamboiement,

brûlant et comme dardant ses rayons, épouvantablement agité par le vent.

24. Alors le fougueux Garuḍa au grand cœur se fit quatre-vingt-dix fois quatre-vingt-dix bouches,

il but ensuite des rivières avec ces bouches et il se hâta de vite revenir.

25. Le héros ailé qui consume ses ennemis répandit sur ce feu flamboyant l’eau des rivières ;

puis, désirant entrer, il se fit un autre corps, plus petit, après avoir éteint le feu. »

 

 

 

 

 

 

 

I, 29. Il franchit ainsi un engin meurtrier, aveugle les deux serpents qui protégeaient la liqueur et la dérobe. En route, il rencontre Viṣṇu qui lui accorde un vœu. Il choisit de se tenir au dessus de Viṣṇu, et d’être immortel. A son tour, il accorde un vœu à Viṣṇu, qui choisit de l’avoir pour monture et d’en faire l’emblème de son étendard : “Ainsi tu te tiendras au-dessus de moi !”. Indra rattrape Garuḍa et le frappe de son foudre. Mais Garuḍa lui montre qu’il ne peut détruire une seule de ses plumes. Indra lui demande jusqu’où va sa force.  (= 23 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 29.

 

1. Le conteur dit :

« S’étant transformé en or, brillant comme un rayon de soleil éclatant,

l’oiseau entra de force comme un torrent d’eau dans la houle.

2. A côté de l’ambroisie, il vit un disque garni tout autour de rasoirs,

acéré, en fer, et tournant sans arrêt,

3. avec l’éclat du feu ou du soleil, épouvantable, une arme tranchante à destination des voleurs de soma,

cette machine à l’aspect vraiment épouvantable avait été forgée par les dieux.

4. Dès qu’il y aperçut un passage, l’oiseau vola autour

et il passa dans l’espace entre deux rayons, en contractant son corps en une seconde.

5. Et là, en dessous de la roue, avec l’éclat d’un feu flamboyant,

avec deux langues comme des éclairs, absolument épouvantables, avec leurs deux gueules flamboyantes, avec leurs yeux flamboyants,

6. avec leurs yeux venimeux, avec leur grande puissance, avec une rage perpétuelle et leur fougue,

il vit, qui gardaient l’ambroisie, deux énormes serpents,

7. leurs regards toujours excités, sans jamais cligner leurs yeux une seconde.

Celui que l’un d’eux regarderait serait vite réduit en cendres.

8. L’oiseau au beau plumage couvrit vite leurs yeux avec de la poussière

et, après les avoir aveuglés, il les pourchassa en tous sens.

9. L’oiseau fils de Vinatā marcha sur leurs deux corps

et les coupant rapidement en deux, il courut alors vers le soma.

10. Alors le puissant fils de Vinatā arracha l’ambroisie

et s’envola à toute vitesse, après avoir violemment détruit la machine.

11. Sans même la boire, le puissant oiseau saisit vite l’ambroisie

et le volatile atteignit sans se fatiguer la lumière du soleil voilé.

12. Le fils de Vinatā rencontra alors Viṣṇu dans le ciel ;

Nārāyaṇa fut satisfait de cet acte désintéressé.

13. Il dit à l’oiseau : « Je suis le dieu impérissable qui exauce les désirs ».

Le voyageur céleste demanda cette faveur : « Que je me tienne au-dessus de toi. »

14. De plus il adressa encore cette parole à Nārāyaṇa :

« Que je sois aussi exempt de vieillesse et de mort, sans l’aide de l’ambroisie. »

15. Après avoir reçu ces deux vœux Garuḍa dit à Viṣṇu :

« Je donne aussi un vœu au Seigneur : que le Bienheureux choisisse aussi. »

16. Kṛṣṇa choisit le très puissant Garutmān comme monture.

Et le Bienheureux fit de lui sa bannière : « Tu te tiendras au-dessus de moi. »

17. Prenant son envol, Indra frappa de son foudre le corps de l’oiseau,

ce volatile ennemis des dieux qui avait pris l’ambroisie de force.

18. Pendant ce combat, Garuḍa, le meilleur des êtres ailés, s’adressa à Indra

d’une voix douce, en éclatant de rire tandis qu’il était frappé par le foudre.

19. « Je rendrai hommage au sage avec l’os duquel a été fait le foudre[94],

et je rendrai hommage au foudre, ainsi qu’à toi, dieu au cent sacrifices.

20. Je laisse là une seule plume dont tu ne percevras pas la fin,

l’attaque de ton foudre ne me fait jamais de mal. »

21. Là toutes les créatures, étonnées, lui dirent alors :

« En considération de cette belle plume, qu’il soit appelé Suparṇa[95] »

22. Voyant aussi cette merveille le dieu aux mille yeux, le Destructeur de remparts,

pensa : « Cet oiseau est une grande créature » et il lui dit :

23. « Je veux connaître la force inégalable que tu possèdes au plus haut point

et je veux avec toi une amitié éternelle, ô le meilleur des oiseaux ! »

 

 

 

 

 

 

 

I, 30. Garuḍa pourrait soulever la terre entière avec la tige d’une seule plume. Indra lui offre son amitié en échange de la liqueur d’immortalité. Garuḍa refuse de la lui donner, mais il pourra la dérober là où il la laissera. Indra lui offre un vœu. Il choisit d’avoir les serpents pour nourriture. Il arrive auprès des serpents et leur annonce qu’il a apporté la liqueur. Il la dépose sur l’herbe. Les serpents libèrent Vinatā et vont faire leurs ablutions à la rivière. Indra reprend la liqueur. Les serpents en revenant ne la trouvent plus et lèchent l’herbe où elle était déposée. Voilà pourquoi leur langue est fourchue.  (= 22 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 30.

 

1. Garuḍa dit :

« Qu’il y ait pour moi une amitié avec toi, ô dieu, comme tu le désires, ô Destructeur de remparts,

mais sache que ma force est grande et ne peut pas même être endurée.

2. Les justes n’approuvent pas ce désir de louer avec excès sa propre force

et aussi de faire l’éloge de ses propres vertus, ô dieu aux cents sacrifices.

3. Mon ami (puisque j’ai fait de toi un « ami ») à ta demande je te parlerai :

en aucun cas il ne faut parler sans raison pour faire son propre éloge.

4. Cette large terre avec ses montagnes et leurs forêts, avec l’Océan et ses forêts,

y compris toi qui t’y appuies, Śakra,

5. ou encore les mondes amassés tous ensemble avec les animaux qui s’y accrochent,

je les porterais sans me fatiguer  avec le rachis d’une seule mes plumes : connais cette grande force qui est la mienne ! »

6. Le conteur dit :

« Après avoir entendu cette parole, le dieu qui porte le diadème, le meilleur parmi les glorieux,

le chef des dieux , le bienfaiteur de toutes les créatures, le Seigneur, ô Śaunaka, dit au héros :

7. « Accepte maintenant mon amitié éternelle et suprême.

Tu n’as que faire du soma : que le soma me soit confié,

car ceux à qui le Seigneur le donnerait nous opprimeraient. »

8. Garuḍa lui dit :

« C’est à avec quelque raison que j’ai emporté le soma.

Je ne donnerai le soma à personne d’autre pour qu’il s’en empare.

9. Mais là où moi-même je l’abandonnerais, ô dieu aux mille yeux,

tu pourrais alors vite le prendre et le dérober, ô souverain des trois mondes. »

10. Śakra lui dit :

« Je suis ravi de la parole que tu viens de dire, ô oiseau.

Reçois de moi la faveur que tu désires, ô le meilleur des oiseaux ! »

11. Le conteur dit :

« A ces mots il lui répondit ceci, se souvenant des fils de Kadrū[96]

et songeant aussi à la tricherie qu’ils avaient faite pour asservir sa mère :

12. « Je suis le maître de tout, mais je te ferai une requête.

Que les serpents à la grande force deviennent ma nourriture, ô Śakra ! »

13. Le Tueur de Dānavas lui dit « D’accord » et le suivit,

lui disant : « J’emporterai le soma quand tu l’auras déposé. »

14. Alors l’oiseau au beau plumage alla vite auprès de sa mère,

puis au comble de la joie il dit ceci à tous les serpents :

15. « Je mettrai de côté pour vous, sur ces touffes de pâturin, l’ambroisie que je vous ai apportée :

après avoir fait vos ablutions rituelles, mangez-la, ô serpents.

16. Et qu’à partir d’aujourd’hui ma mère ne soit plus esclave,

conformément à la parole que vous m’avez dite, Seigneurs, si je vous l’apportais. »

17. Alors les serpents allèrent faire leurs ablutions après lui avoir répondu « Qu’il en soit ainsi »,

et Śakra, après s’être saisi de l’ambroisie, retourna vers le troisième ciel.

18. Ensuite les serpents revinrent alors à cet endroit à la recherche du soma,

tout contents, après avoir fait leurs ablutions, murmuré leurs prières et accompli leurs rites.

19. Les serpents, voyant qu’il avait été volé et qu’à leur tour on leur avait fait illusion,

léchèrent alors, comme si c’était le soma, les touffes de pâturin.

20. Pour avoir fait cela, les langues des serpents sont depuis fourchues

et, ayant été en contact avec l’ambroisie, les tiges de pâturin sont purificatrices.

21. Alors l’oiseau au beau plumage, au comble de la joie, emporta sa mère dans la forêt ;

se nourrissant de serpents, honoré au plus haut point par les oiseaux, avec une gloire intacte, il était la joie de Vinatā.

22. Tout homme qui aurait entendu ce récit, ou l’aurait récité dans l’assemblée de l’élite des hommes deux-fois-nés,

irait assurément au troisième ciel en tant que bienheureux, pour avoir fait l’éloge du seigneur des oiseaux au grand cœur. »

 

 

 

 

 

 

 

I, 31. Les noms des serpents (= 18 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 31.

 

1. Śaunaka dit :

« Tu as dit, fils du conteur, la raison pour laquelle

les serpents furent maudits par leur mère, et Vinatā par son fils,

2. et le vœu offert par leur mari à Kadrū et Vinatā aussi ;

tu as dit aussi les noms des deux oiseaux nés de Vinatā.

3. Mais tu ne mentionnes pas les noms des serpents, ô fils du conteur :

nous désirons entendre leurs noms, en tout cas les principaux. »

4. Le conteur dit :

« Abondants sont les noms des serpents, ô ascète.

Je ne les mentionnerai pas tous, mais écoute les principaux.

5. Śeṣa naquit d’abord, Vāsuki juste après,

et Airāvata et Takṣaka, Karkoṭaka et Dhanaṃjaya,

6. et Kāliya et Maṇināga, et aussi le serpent Āpūraṇa,

et aussi les serpents Piñjaraka, Elāpatra et Vāmana,

7. de même que les deux serpents Nīla et Ānīla, ainsi que Kalmāṣa et Śabala,

et Āryaka et Ādika, et aussi le serpent Śalapotaka,

8. Sumanomukha, Dadhimukha ainsi que Vimalapiṇḍaka,

Āpta et Koṭanaka, et aussi Śaṅkha et Vālaśikha,

9. Niṣṭhyūnaka, Hemaguha, Nahuṣa, et Piṅgala,

Bāhyakarṇa, Hastipada, ainsi que Mudgarapiṇḍaka,

10. Kambala et Aśvatara aussi, de même que le serpent Kālīyaka,

Vṛtta et Saṃvartaka, et les deux serpents connus sous le nom de Padma,

11. et aussi le serpent Śaṅkhanaka, ainsi que l’inégalé Sphaṇḍaka,

et le grand serpent Kṣemaka, et aussi le serpent Piṇḍāraka,

12. Karavīra, Puṣpadaṃṣṭra, Eḷaka, Bilvapāṇḍuka,

Mūṣakāda, Śaṅkhaśirās, Pūrṇadaṃṣṭra, Haridraka,

13. Aparājita, et le serpent Jyotika ainsi que Śrīvaha,

Kauravya et Dhṛtarāṣṭra, Puṣkara ainsi que Śalyaka,

14. Virajas, Subāhu, et le vaillant Śālipiṇḍa,

Hastibhadra, Piṭharaka, Mukhara, Koṇavāsana,

15. Kuñjara, et aussi Kurara, ainsi que le serpent Prabhākara,

Kumuda et Kumudākṣa, Tittiri ainsi que Halika,

et les deux Karkara et Akarkara, Kuṇḍodara et Mahodara.

16. Voilà, j’ai mentionné les principaux serpents, ô le meilleur des deux-fois-nés ;

vu l’abondance des noms, les autres ne sont pas mentionnés.

17. Leur descendance et la suite de leur descendance

sont innombrables à mon avis, je ne les dis pas, ô le meilleur des deux-fois-nés.

18. En ce monde il y a une foule de milliers, de millions et de centaines de millions

de serpents, ils sont même impossibles à compter, ô ascète.

 

 

 

 

 

 

 

 

I, 32. A l’annonce de la malédiction de sa mère, le serpent Śeṣa se livre à une terrible ascèse. Il se plaint de ses frères. Brahmā lui accorde un vœu et il choisit d’être ferme dans le devoir, la renonciation et l’ascèse. Brahmā lui demande de porter la terre.  (= 25 ślokas)  

 

 

Livre I, chapitre 32.

 

1. Śaunaka dit :

« Les serpents, fils, naissent vigoureux, invincibles.

Et maintenant que leur malédiction est connue, qu’ont-ils donc fait ensuite ? »

2. Le conteur dit :

« Parmi ceux-ci, le bienheureux Śeṣa à la grande gloire, ayant quitté Kadrū,

se voua à une intense ascèse, se nourrissant de vent, ferme dans ses vœux.

3. Il atteignit le mont Gandhamādana et se plut dans l’ascèse à Badarī,

à Gokarṇa, dans la Forêt de Lotus, et sur les pentes de l'Himālaya.

4. Et dans chacun de ces lieux saints, bains sacrés et sanctuaires,

il se livrait à une dévotion absolue, concentré, toujours maître de ses sens.

5. L’Aïeul le vit se livrer à cette ascèse terrible,

avec la chair, la peau et les muscles complètement desséchés, portant le chignon et le vêtement d’écorce.

6. Tandis que, ferme dans ses vœux, il se livrait à l’ascèse, l’Aïeul lui dit :

« Que fais-tu là Śeṣa ? Fais donc le bonheur des créatures.

7. Car avec l’excès de ton ascèse tu tourmentes les créatures, ô irréprochable.

Dis-moi, Śeṣa, quel désir s’attarde dans ton cœur. »

8. Śeṣa lui dit :

« Mes propres frères sont tous faibles d’esprit.

Je ne supporte pas de vivre avec eux : que le Seigneur m’accorde cela.

9. Ils s’irritent perpétuellement les uns contre les autres comme des ennemis.

Aussi désormais je me voue à l’ascèse pour ne pas les voir.

10. Ils ne pardonnent toujours pas à Vinatā ni à son fils,

et l’incomparable fils de Vinatā est notre frère, ô Aïeul.

11. Et ils le haïssent violemment, et lui aussi, avec son immense force,

à cause du vœu que lui a offert son père, Kaśyapa au grand cœur.

12. Moi, en entreprenant, cette ascèse je me libèrerai de ce corps.

Que, dans la vie après la mort, je n’aie pas de contact avec eux de quelque façon ! »

13. Brahmā lui dit :

« Je connais, ô Śeṣa, le comportement de tous tes frères,

et aussi, à cause de la faute de leur mère, le grand danger que représentent tes frères.

14. Mais une parade y a été faite autrefois, ô serpent.

Ne te mets pas en peine pour tous tes frères.

15. Choisis un vœu auprès de moi, Śeṣa, que tu désires.

Je suis prêt à te donner ce vœu maintenant car je suis au plus haut point satisfait de toi.

16. Heureusement ton esprit est du côté du Dharma, ô le meilleur des serpents ;

qu’ainsi ton esprit soit toujours davantage établi dans le Dharma. »

17. Śeṣa lui dit :

« C’est le vœu même que je désire maintenant, ô Bisaïeul !

Que dans le Dharma mon esprit se réjouisse, dans la quiétude et l’ascèse, ô Seigneur ! »

18. Brahmā lui dit :

« Je suis content, Śeṣa, de cette maîtrise et de cette quiétude

Que cette parole s’accomplisse pour toi sur mon ordre au bénéfice des créatures.

19. Cette Terre couverte de montagnes et de forêts, avec son océan et avec ses mines et ses cités,

est vraiment instable : toi, Śeṣa, saisis-la comme il convient et tiens-toi immobile afin qu’elle soit stable. »

20. Śeṣa lui dit :

« Comme l’a dit le Dieu Dispensateur, Seigneur des créatures, Seigneur de la Terre, Seigneur des êtres, Seigneur du monde,

ainsi je soutiendrai la Terre pour qu’elle soit inébranlable : mets-la moi sur la tête, ô Seigneur des créatures. »

21. Brahmā lui dit :

« Va sous la Terre, ô le meilleur des serpents : spontanément celle-ci t’ouvrira un passage ;

car en soutenant pour moi cette Terre, tu me feras, Śeṣa, un grand plaisir. »

22. Le conteur dit :

« Une fois l’accord conclu, le Seigneur de l’Entre-Ciel-et-Terre , le plus âgé des aînés parmi les serpents, pénétra dans l’orifice et se tint là.

Il soutint cette Déesse Terre avec sa tête, embrassant de toutes parts la circonférence de l’Océan.

23. Brahmā dit :

« Śeṣa, tu es le meilleur des serpents, un dieu du Dharma : à toi tout seul tu supportes cette Terre,

en l’embrassant toute entière de tes anneaux sans fin, tout comme moi ou comme le Meurtrier de Bala.[97] »

24. Le conteur dit : 

« Ainsi le majestueux serpent Ananta habite sous la Terre,

portant à lui tout seul, tout-puissant, la Terre nourricière sur l’ordre de Brahmā.

25. Et le Bienheureux, le meilleur parmi les immortels, l’Aïeul,

offrit alors Suparṇa, le fils de Vinatā, comme compagnon à Ananta. »

 

 

 

 

 

 

I, 33. Les serpents, sous la direction de Vāsuki, tiennent conseil pour chercher à écarter la malédiction de leur mère. Ils imaginent toutes sortes d’expédients, allant jusqu’à l’assassinat de Janamejaya. Vāsuki n’est pas d’accord. (= 31 ślokas)   

 

Livre I, chapitre 33.

 

1. Le conteur dit :

« Après avoir entendu de la part de sa mère cette malédiction, le meilleur des serpents,

Vāsuki, réfléchit comment cette malédiction pourrait ne pas se réaliser.

2. Aussi il tint conseil auprès de ses frères tous ensemble,

Airāvata et les autres, qui ne songeaient qu’au Dharma.

3. Vāsuki dit :

« Comment cette malédiction a été lancée, cela vous le savez, vous êtes irréprochables.

Efforçons-nous de nous délivrer de cette malédiction en tenant conseil.

4. Pour toutes les malédictions on connaît un antidote,

mais on ne saurait connaître un moyen de se délivrer des malédictions d’une mère, ô serpents.

5. Ainsi c’est en présence d’un serment indestructible et incommensurable

que cette malédiction a été faite d’après ce que j’ai entendu, et un tremblement prend naissance dans mon cœur.

6. Vraisemblablement notre perte à tous a été prononcée,

car le dieu impérissable ne l’a pas empêchée de prononcer une malédiction.

7. C’est pourquoi nous délibérons ici sur la santé des serpents,

afin que vous fassiez tous en sorte de ne pas laisser passer cette occasion.

8. Peut-être qu’en réfléchissant nous verrons un moyen de nous libérer,

comme jadis les dieux quand le feu était perdu et caché au fond d’une caverne,

9. afin que n’existe pas ou même afin que succombe ce sacrifice

de Janamejaya qui causera la ruine des serpents. »

10. Le conteur dit :

« Après avoir dit « D’accord », tous les fils de Kadrū se rassemblèrent

et ils se mirent alors d’accord, étant habiles à réfléchir et délibérer.

11. Certains serpents dirent alors : « En devenant, nous, des taureaux parmi les deux-fois-nés,

nous demandons à Janamejaya que le sacrifice n’ait pas lieu. »

12. Mais d’autres serpents qui se croyaient savants dirent alors :

« Nous serons tous ses conseillers très estimés.

13. Celui-ci nous demandera notre avis dans toutes les affaires :

alors nous expliquerons notre pensée afin que l’on se détourne de ce sacrifice. »

14. Ce roi, très  intelligent, sachant que nous sommes très estimés,

nous interrogera de toute évidence pour le sacrifice, et nous nous dirons « Non »,

15. en montrant que dans l’au-delà et ici-bas il y a beaucoup de maux épouvantables,

avec leurs causes et leurs raisons, afin que ce sacrifice n’ait pas lieu.

16. Ou bien s’il y a un maître dans ce sacrifice,

connaisseur des règles du sacrifice des serpents et se réjouissant du bien des affaires royales,

17. celui-là un serpent le fera retourner aux dix éléments en le faisant mourir.

Une fois ce sacrificateur tué, le sacrifice n’aura pas lieu.

18. Et les autres connaisseurs du sacrifice de serpents qui y officieront,

tous ceux-là nous les mordrons : ce sera parfait. »

19. D’autres serpents au cœur loyal prirent part à la délibération :

« C’est de votre part une folie : le meurtre d’un brahmane n’est pas beau.

20. Dans un désastre la suprême paix du cœur est parfaitement enraciné dans le Dharma ;

assurément celui qui est complètement dépourvu de Dharma détruirait le monde entier. »

21. Et d’autres serpents dirent : « Le feu allumé

nous l’arroserons de pluies, après nous être transformés en nuages de pluie pleins d’éclairs. »

22. « En y allant de nuit, dirent d’autres excellents serpents,

qu’ils volent vite la cuiller et le pot des négligents : cela fera obstacle.

23. Ou que dans ce sacrifice les serpents par centaines, par centaines de milliers

mordent tous les gens : cela fera peur.

24. Ou encore que les serpents souillent la nourriture préparée

avec leur urine et leurs déjections qui gâteront toute la nourriture. »

25. Mais d’autres dirent alors ; « Devenons-en les prêtres :

nous ferons obstacle au sacrifice ‘’Qu’on nous donne notre honoraire ! ’’ ;

celui-ci viendra se soumettre à nous, et il sera fait comme nous le désirons. »

26. Mais d’autres dirent alors : « Quand le roi jouera avec l’eau,

nous l’amenons dans sa maison et l’enchaînons : ainsi ce sacrifice n’aurait pas lieu. »

27. Mais d’autres serpents aux actions très vertueuses dirent alors :

« Mordons-le : on pourrait le saisir, et ainsi ce sera réglé.

La racine de nos malheurs sera tranchée par sa mort.

28. C’est là la décision finale, acceptée par tous,

et selon ce que tu en penses, ô roi, que cela soit fixé rapidement. »

29. A ces mots ils tournèrent les yeux vers Vāsuki le seigneur des serpents,

puis Vāsuki, après avoir réfléchi, dit aux serpents :

30. « Votre décision finale n’est pas pensée en vue de l’action, ô serpents ;

la décision de tous les serpents ne me plait pas.

31. Que faudra-t-il décider maintenant qui soit satisfaisant pour vous, seigneurs ?

De ce fait je suis extrêmement tourmenté, la vertu et le vice me concernent tous deux »

 

 

 

 

 

 

 

I, 34. Elāpatra rapporte qu’il a entendu Brahmā annoncer la venue d’Āstika qui sauverait les meilleurs des serpents. Vāsuki doit donner sa sœur Jaratkāru à l’ascète Jaratkāru. Là est leur salut.  (= 18 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 34.

 

1. Le conteur dit :

« Après avoir écouté les paroles de tous ceux-ci « Faisons ceci » « Faisons cela »,

et après avoir écouté les mots de Vāsuki, Elāpatra dit ceci :

2. « Ce sacrifice est inévitable, de même qu’un roi tel que

Janamejaya, descendant de Pāṇḍu, vu que pour nous il est un grand effroi.

3. L’homme qui, ici-bas, serait atteint par la fatalité, ô roi,

dépend ainsi de la fatalité, il n’y a pas d’autre issue.

4. Cette fatalité qui est la nôtre est effrayante, ô excellents serpents :

nous dépendons donc en ce cas de la fatalité, alors écoutez ma parole.

5. Moi, quand la malédiction a été lancée, j’ai alors entendu la parole

(par peur je suis monté dans le giron de ma mère, ô excellents serpents),

6. (la parole) des dieux « Les meilleurs des serpents sont virulents, virulents ! », ô Seigneur,

tandis qu’ils se rapprochaient de l’Aïeul, opprimés par le malheur, ô Majesté. »

7. Les dieux dirent :

« Quelle femme saisirait donc ses fils chéris et les maudirait ainsi, ô Aïeul,

à part la virulente Kadrū, dieu des dieux, et en ta présence ?

8. Et tu as lui aussi dit ce mot « D’accord », ô Aïeul :

nous voulons comprendre la raison pour laquelle elle n’a pas été empêchée.

9. Brahmā dit :

« Nombreux sont les serpents, ils sont virulents, d’une puissance effroyable, gorgés de venin ;

je désirais le bien des créatures, alors je ne m’y suis pas opposé.

10. Ceux qui mordent continuellement, et qui sont vils, malfaisants, pleins de venin,

ce sera leur perte, mais pas ceux qui respectent le Dharma.

11. Le moyen par lequel ces serpents seront délivrés de ce grand effroi

quand ce moment-là sera venu, écoutez-le.

12. Dans la famille de Yāyāvara naîtra un grand sage érudit,

nommé Jaratkāru, plein d’éclat et maître de ses sens.

13. De ce Jaratkāru naîtra un fils, grand ascète,

du nom d’Āstika : il empêchera alors ce sacrifice.

Ainsi seront délivrés les serpents qui seront vertueux. »

14. Les dieux dirent : 

« Cet excellent anachorète, le divin Jaratkāru, ce grand ascète

vaillant, avec quelle fille engendrera-t-il un fils au grand cœur ? »

15. Brahmā dit :

« Avec une fille homonyme dont il sera l’homonyme, ce meilleur des deux-fois-nés

engendrera, étant vaillant, un enfant vaillant, ô dieux. »

16. Elāpatra dit :

« ‘’Qu’il en soit ainsi’’, dirent alors les dieux à l’Aïeul,

et après avoir ainsi parlé les dieux s’en allèrent de même que le divin Aïeul.

17. Ainsi, Vāsuki, je vois là ta sœur,

nommée Jaratkāru : donne-la lui

18. en guise d’aumône quand il la réclamera, pour apaiser l’effroi des serpents,

à ce sage vertueux : c’est là la délivrance dont j’ai entendu parler. »

 

 

 

 

 

 

 

I, 35. Vāsuki participe au barattage de l’océan. Brahmā, pour le récompenser, lui confirme la venue d’Āstika. Qu’il donne sa sœur Jaratkāru à l’ascète Jaratkāru.  (= 13 ślokas)  

 

Livre I, chapitre 35.

 

1. Le conteur dit :

« Après avoir entendu les paroles d’Elāpatra, ô le meilleur des deux-fois-nés, les serpents

se réjouirent tous et lui rendirent hommage : « C’est très bien ! ».

2. A partir de ce moment-là Vāsuki protégea la jeune fille,

Jaratkāru, sa sœur, et il en retira une joie extrême.

3. Ensuite peu de temps passa ainsi,

et tous les dieux et les Asuras barattèrent la demeure de Varuṇa.

4. Alors le serpent Vāsuki, le meilleur parmi les puissants, servit de corde de baratte,

et après avoir ainsi accompli cette tâche, ils s’approchèrent de l’Aïeul

5. en compagnie du divin Vāsuki et ils dirent ensuite à l’Aïeul :

« Bienheureux, Vāsuki est effrayé par la malédiction, il est extrêmement tourmenté.

6. Daigne lui arracher cette écharde mentale,

née de la malédiction de sa mère, ô dieu : il désire le bien de ses parents.

7. Ce roi des serpents a toujours été bienveillant pour nous et favorable.

Fais-lui cette grâce, ô Seigneur des dieux, apaise la fièvre de son esprit. »

8. Brahmā dit :

« C’est par moi-même, ô Immortels, par mon esprit, qu’a été produite cette parole

qui lui a été dite jadis par le serpent Elāpatra.

9. Que ce seigneur des serpents accomplisse ainsi cette parole le moment venu :

ceux qui sont mauvais disparaîtront, mais pas ceux qui sont vertueux.

10. Ce Jaratkāru est né, un deux-fois-né qui se plait à une terrible ascèse :

qu’il lui offre sa sœur Jaratkāru quand ce sera le moment.

11. Assurément, la parole qui a été dite alors par le serpent Elāpatra

est dans l’intérêt des serpents, ô dieux : il en sera ainsi et pas autrement. »

12. Le conteur dit :

« Le seigneur des serpents, après avoir ainsi entendu cette parole de l’Aïeul,

disposa de nombreux serpents tout entiers occupés de Jaratkāru :

13. « Quand le seigneur Jaratkāru désirera choisir une femme,

venez vite, il faut me le dire : ce sera pour nous le bonheur. »

 

 

 

 

 

 

 

I, 36. Parikṣit, roi des Kaurava, blesse une gazelle à la chasse et en perd la trace. En la cherchant, il rencontre dans la forêt un ermite et lui demande s’il a vu la gazelle. Mais l’ermite a fait vœu de silence et ne répond rien. Furieux, Parikṣit lui pose sur l’épaule un serpent mort. Śriṅgin, le fils de l’ermite, est moqué par un camarade, Kriśa : “Ton père porte un cadavre sur l’épaule”.  

 

Livre I, chapitre 36.

 

1. Śaunaka dit :

« Ce Jaratkāru dont tu as parlé, ô fils du conteur,

je désire entendre ceci à propos de ce sage au grand cœur :

2. pour quelle raison ce nom de Jaratkāru est-il devenu célèbre sur la Terre ?

Daigne me dire exactement l’étymologie de Jaratkāru. »

3. Le conteur dit :

« Jara on dit que c’est la destruction, la dureté est appelée kāru ;

son corps était dureté, ce sage petit à petit le

4. détruisait par une sévère ascèse, disait-on : c’est pourquoi il est appelé

Jaratkāru, ô brahmane, et de même la sœur de Vāsuki. »

5. A ces mots Śaunaka au cœur loyal éclata alors de rire,

il salua Ugraśravasa: “Ça me convient” dit-il »

6. Le conteur dit :

« Alors pendant longtemps cet anachorète très attaché à ses vœux,

ce sage, prit plaisir à l’ascèse et ne désira pas une épouse.

7. Retenant sa semence, il s’adonnait à l’ascèse, se récitant les textes sacrés, sans crainte ni fatigue, vertueux,

au grand cœur, il parcourait toute la Terre, et même en rêve il ne désirait pas une femme.

8. Puis quand une autre période de temps eut été achevée,

Pārikṣit, un roi très célèbre, perpétua la lignée de Kuru.

9. Comme le puissant Pāṇḍu, il était le meilleur archer de la Terre,

et il était chasseur comme jadis son arrière-grand-père.

10. Ce roi de la Terre allait perçant de ses flèches antilopes, sangliers, hyènes,

buffles aussi, et d’autres animaux de toutes sortes.

11. Celui-ci un jour perça une gazelle d’une flèche tordue par un nœud

et emportant son arc dans son dos, il courut dans la forêt épaisse,

12. comme le bienheureux Rudra, après avoir percé de sa flèche une gazelle de sacrifice dans le ciel,

la poursuivait, l’arc à la main, la recherchant çà et là.

13. Mais la gazelle, percée par cette flèche, n’était pas partie vivante dans la forêt ;

sous sa forme antérieure elle était sans doute allée au ciel

parce que, frappée par le roi Pārikṣit, la gazelle avait disparu.

14. Et emporté au loin par cette gazelle, ce maître de la Terre,

exténué, tourmenté par la soif, rencontra un anachorète dans la forêt,

15. assis dans des pâturages de vaches, et, comme elle coulait de la bouche des veaux,

il profitait de l’écume qui débordait et buvait le lait.

16. Courant en hâte vers ce sage très attaché à ses vœux, le roi

interrogea l’anachorète en brandissant son arc, affamé et épuisé :

17. « Holà brahmane, je suis le roi Pārikṣit, fils d’Abhimanyu.

Une gazelle que j’avais touchée d’une flèche a disparu : est-ce que tu l’as vue ? »

18. L’anachorète ne lui répondit rien, s’en tenant à son vœu de silence.

En colère, le roi suspendit autour de ses épaules un serpent mort

19. en le disposant avec l’extrémité de son arc, et il le regarda ;

mais il ne lui dit rien ou d’agréable ni de désagréable.

20. Le roi laissa tomber sa colère et eut peur de ce qui se passait là.

Après un regard, il retourna à la ville, mais le sage lui resta dans cet état.

21. Il avait un jeune fils, fougueux et violent, un grand ascète

du nom de Śṛṅgī, très colérique, difficile à calmer, très attaché à ses vœux.

22. Le dieu suprême, le seigneur qui se réjouit du bien de toutes les créatures,

Brahmā, il l’adorait humblement à chaque occasion ;

et quand Brahmā lui avait donné congé, il rentrait à la maison.

23. Un ami plaisantin, apparemment en se moquant, lui dit alors,

bien que le fils du sage fût extrêmement irritable, irascible et comme plein de venin

(il faisait cela pour plaisanter, c’était le fils d’un sage, Kṛśa, ô le meilleur des deux-fois-nés) :

24. « Tu es brillant et tu es aussi endurant à l’ascèse, et ton père

porte un cadavre sur son épaule : ne sois pas orgueilleux, ô Śṛṅgī.

25. Ne dis absolument aucune parole quand parlent des fils d’ascètes

tels que nous, accomplis, érudits, endurants à l’ascèse.

26. Où sera ton orgueil d’être un homme, où seront les paroles que tu tiens

nées de l’orgueil, quand tu auras vu ton père porter ainsi un cadavre ? »

 

 

 

 

 

 

 

I, 37. Kriśa raconte à Śriṅgin ce qu’a fait Parikṣit. Śriṅgin maudit Parikṣit : il sera tué dans une semaine par Takṣaka. Śriṅgin rapporte à son père la malédiction qu’il a prononcée. Son père ne l’approuve pas : Parikṣit est un bon roi.  

 

Livre I, chapitre 37.

 

1. Le conteur dit :

« A ces mots, le brillant Śṛṅgī, plein de fureur

d’apprendre que son maître portait un cadavre, bouillit de colère.

2. Regardant Kṛśa, il prononça une parole aimable

et lui demanda : « Comment se fait-il que mon papa maintenant soit un porteur de cadavre ? »

3. Kṛśa lui dit :

« Le roi Pārikṣit qui poursuivait une gazelle, mon ami,

a maintenant accroché un serpent mort à l’épaule de ton père. »

4. Śṛṅgī lui dit:

« Qu’a fait mon père de désagréable à ce roi mauvais ?

Toi Kṛśa, dis-le moi exactement ; considère la force de mon ascèse ! »

5. Kṛśa lui dit :

« Ce roi parti à la chasse est Pārikṣit, fils d’Abhimanyu.

Il poursuivait tout seul une gazelle qu’il avait percée d’une flèche empennée.

6. Et le roi ne vit pas la gazelle en parcourant cette grande forêt ;

il vit ainsi ton père et il l’interrogea, sans qu’il lui réponde.

7. Il se tenait immobile comme un tronc d’arbre ; l’autre, accablé par la faim, la soif et l’épuisement,

interrogeait ton père encore et encore sur la gazelle qu’il avait perdue.

8. Et comme lui, voué par vœu au silence, ne lui répondait pas du tout,

le roi avec l’extrémité de son arc lui attacha un serpent sur les épaules.

9. Cet excellent père qu’est le tien, fidèle à ses vœux, Śṛṅgī, est assis exactement ainsi,

et ce prince est retourné à sa ville, qui tire son nom des serpents. »

10. Le conteur dit :

« Après avoir entendu cela, le fils du sage se dressa comme s’il soutenait le ciel,

les yeux tout rouges de colère, comme s’il s’enflammait sous l’effet de la fureur.

11. Plein de colère, il maudit alors le prince,

touchant l’eau avec éclat, ayant agi avec la force d’un torrent furieux.

12. Śṛṅgī dit: 

« Celui qui sur mon père, vieux et souffrant comme il est,

a répandu sur les épaules un serpent mort, ce scélérat qui est roi,

13. ce méchant, au comble de la colère, Takṣaka le meilleur des serpents,

aux crochets vénimeux, à la cuisante impétuosité, excité par la force de ma parole,

14. le mènera dans sept nuits dans la demeure de Yama,

ce mépriseur de deux-fois-nés, le déshonneur des Kuru.

15. Le conteur dit :

« Après avoir maudit le prince en ces termes, dans sa colère, Śṛṅgī alla voir son père

assis dans son pâturage et portant un cadavre de serpent.

16. Śṛṅgī, en voyant son père avec sur l’épaule

un cadavre de serpent, fut encore plus en colère.

17. Et sa souffrance lui fit verser des larmes, et il dit ceci à son père :

« Quand j’ai entendu parler de l’outrage qui t’a été fait, père, par ce scélérat,

18. le roi Pārikṣit, dans ma colère j’ai maudit ce prince,

comme le mérite ce déshonneur de la famille de Kuru, une redoutable malédiction.

19. Au septième jour, ce misérable, Takṣaka le meilleur des serpents

le mènera dans la très épouvantable demeure de Vaivasvata. »

20. Le père, ô brahmane, parla ainsi à son fils en colère :

« Ce que tu as fait là ne me plait pas, mon fils, ce n’est pas là le devoir des ascètes.

21. Nous habitons dans le domaine de ce souverain :

en bonne règle nous sommes protégés par lui, je n’approuve pas qu’on lui fasse du mal.

22. De toute manière à qui agit en roi, toujours des gens tels que nous

doivent pardonner, mon fils, car le Dharma blessé blesse, il n’y a pas de doute.

23. Si le roi ne nous protégeait pas, ce serait pour nous une oppression extrême,

nous ne pourrions pas pratiquer le Dharma, mon fils, selon notre plaisir.

24. Nous, en étant protégés, mon garçon, par des rois qui ont vu les préceptes,

nous pratiquons intensément le Dharma, et ils en ont leur part conformément au Dharma.

25. Pārikṣit en particulier, comme son arrière-grand-père,

nous protège, tout comme les sujets doivent être protégés par leur roi.

26. Là, aujourd’hui, cet ascète, affamé et épuisé,

a fait cela en ignorant ce vœu, sans aucun doute.

27. Ainsi tu as commis ce forfait par sottise, en te précipitant :

le roi de toute manière ne mérite pas notre malédiction, mon fils. »

 

 

 

 

 

 

 

I, 38. Mais ce qui est dit est dit ! Śriṅgin ne peut retirer sa malédiction. Son père l’envoie dans la forêt réfléchir aux conséquences de la colère, et fait prévenir Parikṣit par son disciple Gauramukha de la malédiction prononcée. Parikṣit se reprend et assure sa défense. Kaśyapa, au courant de la malédiction, se met en route pour guérir le roi quand il le faudra. Takṣaka le voit et lui demande ce qu’il va faire. Il lui annonce qu’il mordra le roi aujourd’hui même. Kaśyapa répond qu’il a le pouvoir de guérir.  

 

Livre I, chapitre 38.

 

1. Śṛṅgī dit:

« Que ce soit un acte irréfléchi, père, ou que j’aie commis un forfait,

ou que cela te soit agréable ou désagréable, ma parole n’a pas été dite en vain.

2. Et il n’en sera pas autrement, père, je te le dis :

je ne parle pas en vain pour des choses sans importance, à plus forte raison quand je maudis. »

3. Śamīka lui dit :

« Je connais ta terrible puissance, mon fils, de même que ta véracité.

Tu n’as pas dit de mensonge auparavant, et cette parole ne sera pas stérile.

4. Mais un père doit toujours parler à son fils, même adulte,

afin qu’il soit plein de qualités et qu’il obtienne un grand renom,

5. d’autant que le jeune garçon que tu es est dévoué à l’ascèse, seigneur,

et que la colère s’accroît énormément chez les puissants au grand cœur.

6. Moi je vois ce que je dois te dire, ô le meilleur de ceux qui connaissent le Dharma,

considérant le fait que tu es mon fils, et aussi ta jeunesse et ton impétuosité.

7. Et toi, apaise-toi et va chercher des fruits des bois,

va et abandonne cette colère, et ainsi tu n’enfreindras pas le Dharma.

8. Car la colère détruit le Dharma péniblement amassé par les ascètes ;

alors ceux qui sont privés du Dharma ne reconnaissent plus la voie qu’ils ont choisie.

9. La quiétude crée la perfection des ascètes qui connaissent l’indulgence,

ce monde appartient aux indulgents et aux indulgents appartient aussi l’au-delà.

10. C’est pourquoi puisses-tu vivre toujours en pratiquant l’indulgence, en dominant tes sens ;

par l’indulgence tu obtiendras les mondes de Brahmā immédiatement.

11. Et recourant à ma quiétude,  ce qu’il est possible de faire maintenant,

je le ferai maintenant, mon fils : j’écrirai au prince.

12. « Tu as été maudit par mon fils dont la réflexion est immature à cause de sa jeunesse :

ayant vu l’outrage que tu m’as fait, ô roi, il ne l’a pas supporté. »

13. Le conteur dit :

« Ainsi ce grand ascète vertueux, pris de compassion,

commanda à son disciple d’aller auprès du prince Pārikṣit,

14. lui indiquant comment l’interroger convenablement et comment lui demander de ses nouvelles ;

ce disciple, du nom de Gauramukha, était vertueux et dévoué.

15. Celui-ci alla donc en hâte chez le roi, l’accrue des Kuru,

il entra dans le palais du roi, après avoir été annoncé par les huissiers.

16. Et le deux-fois-né Gauramukha fut alors reçu avec honneur par le roi ;

après s’être reposé, il dit au roi sans en rien omettre toute

l’épouvantable parole de Śamīka, telle qu’elle lui avait été dite, en présence de ses conseillers.

17. « Dans ton domaine, ô roi des rois, se trouve un certain Śamīka,

un sage au cœur tout à fait loyal, maître de ses passions, serein, un grand ascète.

18. Et, ô tigre parmi les hommes, tu as suspendu un serpent privé de vie

avec l’extrémité de ton arc sur ses épaules, ô le meilleur des Bhārata ;

il t’a pardonné cette action, son fils n’a pas pardonné.

19. Tu as maintenant été maudit par lui, ô roi des rois, à l’insu de son père :

« Takṣaka, dans une semaine, sera ta mort.

20. Assure donc ta protection » disait-il alors encore et encore,

et personne d’autre ne peut modifier cela.

21. Il ne peut pas du tout réprimer son fils plein de colère.

Il m’a donc envoyé à toi, ô roi, car il désirait ton bien. »

22. Après avoir entendu cette parole terrible, le roi, fils de Kuru,

se tourmenta d’avoir fait ce mal, lui un roi, à un grand ascète.

24. et considérant combien l’âme de Śamīka était pleine de compassion,

il se tourmentait encore davantage d’avoir commis cette faute envers l’anachorète.

25. Le roi se repentait moins d’avoir ainsi appris sa mort,

étant semblable aux immortels, qu’il ne s’affligeait d’avoir fait ici-bas cette action.

26. Ensuite le roi renvoya alors Gauramukha :

« Que le bienheureux m’accorde encore ainsi sa faveur ! »

27. Puis, dès que Gauramukha fut reparti, le roi

tint conseil avec ses conseillers, l’esprit bouleversé.

28. Et, s’étant déterminé ainsi avec l’ensemble de ses conseillers, connaissant la nature des incantations,

il fit construire un palais sur un seul pilier, bien gardé.

29. Et il y installa une garde, des médecins, et des plantes médicinales,

et il plaça de tous côtés des brahmanes experts en incantations.

30. Se tenant là, il accomplissait ainsi toutes les affaires royales

en compagnie de ses conseillers, connaissant le Dharma, bien défendu de toutes parts.

31. Puis, quand le septième jour fut venu, ô le meilleur des deux-fois-nés,

le savant Kāśyapa se présenta pour soigner le roi.

32. Car il avait appris ceci : ce jour-là le meilleur des rois

serait conduit dans la maison de Yama par Takṣaka, le premier parmi les serpents.

33. « Quand il aura été mordu par le seigneur des serpents, je le rendrai exempt de fièvre ;

ce sera là pour moi un profit et un devoir » se disait-il.

34. Takṣaka, le seigneur des serpents, voyant Kāśyapa en chemin,

marchant concentré sur cette pensée, se transforma en un deux-fois-né très vieux.

35. Le seigneur des serpents dit à Kāśyapa, ce taureau parmi les anachorètes :

« Où cours-tu, seigneur, et pour quelle affaire ? »

36. Kāśyapa lui dit :

« Le prince issu de la lignée de Kuru, Pārikṣit, dompteur de ses ennemis,

Takṣaka, le premier parmi les serpents va le consumer aujourd’hui de sa flamme.

37. Quand il aura été mordu par le seigneur des serpents à l’éclat semblable à celui du feu,

ce roi à l’énergie sans limite, origine des Pāṇḍava,

j’irai aussitôt en hâte, mon cher, le rendre exempt de fièvre. »

38. Takṣaka lui dit :

« Je suis Takṣaka, ô brahmane, je mordrai ce souverain.

Rebrousse chemin : tu n’es pas capable de le guérir si je le mords. »

39. Kāśyapa lui dit :

« Moi, ô serpent, j’enlèverai sa fièvre à ce roi, quand tu l’auras mordu.

Voilà : ma sagesse s’appuie sur la puissance de ma science. »

                       

 

 

 

 

 

I, 39. Takṣaka le met au défi. Il mord un arbre qui est réduit en cendres par son venin. Kaśyapa le fait revivre. Takṣaka soudoie alors Kaśyapa qui se laisse acheter et fait demi-tour. Takṣaka, apprenant que le roi est bien défendu, fait appel à la magie. Il fait offrir au roi, par des serpents déguisés en ermites, des fruits, des feuilles et de l’eau. Parikṣit accepte ces offrandes, mais dans le fruit qu’il mange, se trouve un petit ver rouge aux yeux noirs. C’est Takṣaka, qui enserre le roi dans ses anneaux.  

 

Livre I, chapitre 39.

 

1. Takṣaka lui dit :

« Puisque tu es capable ici de guérir quoi que ce soit qui ait été mordu par moi,

rends donc la vie à cet arbre mordu par moi, ô Kāśyapa.

2. La puissance supérieure de tes incantations, montre-la, vas-y !

Je vais mordre ce banian sous tes yeux, ô le meilleur des deux-fois-nés. »

3. Kāśyapa lui dit :

« Seigneur des serpents, toi, mords l’arbre que tu désires :

moi, une fois que tu l’auras mordu, je le ferai vivre, ô serpent. »

4. Le conteur dit : 

« Quand Kāśyapa au grand cœur lui eut ainsi parlé, le seigneur des serpents,

le meilleur des serpents alla vers un arbre, un banian, et le mordit.

5. Une fois mordu par celui-ci, l’arbre tout aussitôt, ô resplendissant,

touché par le venin des crochets venimeux, s’enflamma entièrement.

6. Après avoir brûlé cet arbre, le serpent dit à nouveau à Kāśyapa :

« Vas-y, ô le meilleur des deux-fois-nés, fais vivre ce maître de la forêt ! »

7. Alors, l’arbre réduit en cendres par l’éclat du seigneur des serpents,

Kāśyapa en rassembla toute la cendre, et il dit cette parole :

8. « La puissance de ma science, ô seigneur des serpents, contemple-la dans ce maître de la forêt :

je le fais revivre sous tes yeux, ô serpent. »

9. Alors le bienheureux, le sage Kāśyapa, le meilleur des deux-fois-nés,

fit revivre par sa science l’arbre réduit en un tas de cendres.

10. Il en fit alors une jeune pousse muni de deux feuilles,

puis un arbre feuillu, avec de nouvelles branches aussi.

11. En voyant l’arbre qui avait été rendu à la vie par Kāśyapa au grand cœur,

Takṣaka lui dit : « Brahmane, c’est là de ta part une grande merveille,

12. ô seigneur des brahmanes, si tu détruis mon venin ou celui de ceux de mes semblables.

Quel profit recherches-tu en allant là-bas, ô ascète ?

13. Les fruits que tu désires ainsi obtenir de ce prince éminent,

moi je te les offrirai, même s’ils sont difficiles à trouver.

14. Le roi est soumis à la malédiction d’un brahmane et sa vigueur est diminuée :

malgré les efforts de ton esprit, ô brahmane, ta science serait mise en doute.

15. Par conséquent ta gloire, célèbre dans les trois mondes, serait consumée

comme un soleil radieux qui, privé de ses rayons, dès lors disparaîtrait. »

16. Kāśyapa lui dit :

« Je vais là-bas pour m’enrichir : si tu veux bien me donner des richesses, ô serpent,

je m’en retournerai alors chez moi, ô le meilleur des serpents. »

17. Takṣaka lui dit :

« Autant de richesses tu désireras avoir du roi, autant et davantage

je t’en donnerai moi aujourd’hui : rentre chez toi, ô le meilleur des deux-fois-nés. »

18. Le conteur dit :

« En entendant la voix de Takṣaka, le meilleur des deux-fois-nés,

l’illustrissime, l’intelligent Kāśyapa songea au roi.

19. Ayant une connaissance surnaturelle, le puissant Kāśyapa savait alors que ce roi

descendant de Pāṇḍu avait une vie diminuée et il rebroussa chemin.

Et le meilleur des anachorètes reçut de Takṣaka autant d’argent qu’il désirait.

20. Quand, après cet accord, Kāśyapa au grand cœur s’en fut retourné,

Takṣaka alla vite à la ville de Nāgasāhvaya.

21. En chemin Takṣaka entendit que le roi

était soigneusement protégé par des incantations de guérison propres à détruire le venin.

22. Il pensa alors : « Par la pratique de la magie ce roi

sera trompé par moi : quel moyen y aurait-il ? »

23. Alors, déguisés en ascètes, le serpent Takṣaka envoya des serpents

porteurs de fruits, de feuilles et d’eau auprès du roi.

24. Takṣaka dit :

« Allez, vous, calmement auprès du roi pour un rite

afin de donner au roi des fruits, des feuilles et de l’eau, s’il vous plait. »

25. Le conteur dit :

« Les serpents firent ainsi ce que leur avait expliqué Takṣaka,

ils amenèrent ainsi au roi des touffes de pâturin, de l’eau et des fruits.

26. Et ce vaillant roi des rois accepta tout cela,

et quand ils eurent achevé leurs rites, « Partez » leur dit-il.

27. Après le départ des serpents déguisés en ascètes,

le roi dit à ses conseillers ainsi qu’à ses amis :

28. « Que vos Seigneuries mangent ensemble ces doux

fruits apportés par les ascètes en ma compagnie. »

29. Alors le roi, avec ses compagnons, souhaita prendre les fruits ;

dans le fruit qu’avait pris le roi il y avait un ver tout petit,

minuscule, les yeux noirs, de couleur grenat, ô Śaunaka.

30. Le saisissant ce roi excellent dit ceci à ses compagnons :

« Savitā [98] va se coucher, je n’ai plus de crainte maintenant du poison.

31. Que l’anachorète soit véridique, que ce vermisseau me morde :

s’il s’appelle Takṣaka, [le mensonge] serait ainsi évité. »

32. Pressés par le temps, les ministres l’imitèrent ;

à ces mots, le roi des rois plaça sur son cou

le vermisseau et éclata d’un rire bref ; il était destiné à mourir, privé de raison.

33. Et il riait encore quand il fut enserré par les anneaux du serpent Takṣaka :

il était sorti du fruit qui avait été donné au roi.

 

 

 

 

 

 

 

I, 40. Les ministres s’enfuient, le palais s’effondre. Janamejaya, le fils de Parikṣit est fait roi et on lui trouve une épouse.  

 

Livre I, chapitre 40.

 

1. Le conteur dit :

« Quand les ministres le virent ainsi, enserré par les anneaux,

tous, le visage blême, se lamentèrent, extrêmement abattus.

2. Et quand donc ils entendirent ses cris, les ministres s’enfuirent,

et ils virent aussi le serpent prodigieux qui partait dans l’azur,

3. comme faisant dans le ciel une raie ayant l’éclat du lotus,

Takṣaka le meilleur des serpents ; ils étaient complètement accablés de chagrin.

4. Et alors, le palais fut enveloppé de feu, incendié par le venin du serpent ;

dans leur effroi ils l’abandonnèrent, ils partirent en tous sens ; et il s’écroula comme frappé par la foudre.

5. Puis quand le roi eut été tué par la flamme de Takṣaka, tous les rites pour l’autre monde furent alors accomplis

par le chapelain du roi, un deux-fois-né vertueux, de même aussi que par les ministres du roi.

6. Ils firent roi son fils, un jeune garçon, après que tous les citoyens en foule se furent réunis,

un roi que la foule appelaient destructeur d’ennemis, héros des Kuru, Janamejaya.

7. Encore enfant, il avait des pensées nobles et fut un roi excellent ; en compagnie de ses conseillers et de ses chapelains

l’aîné des taureaux des Kuru gouverna son royaume, tout comme son héroïque bisaïeul.

8. Alors les ministres de ce souverain considérèrent ce roi qui consume ses ennemis,

ils allèrent trouver Suvarṇavarmāṇa, roi de Kāśi, et ils lui demandèrent en mariage Vapuṣṭamā.

9. Alors le roi, après l’avoir examiné, accorda Vapuṣṭamā au héros des Kuru conformément au Dharma,

et après l’avoir obtenue, il fut plein de joie, et il ne pensa à aucune autre femme.

10. Ce roi vaillant passait son temps au milieu des étangs en fleurs et des forêts, l’esprit apaisé,

ce prince excellent passait son temps tout comme jadis Purūravas, une fois qu’il eut obtenu Urvaśī.

11. De même Vapuṣṭamā, ayant donc obtenu un excellent mari, un roi respecté,

charmante le charmait dans l’amour, aux temps du déduit, car elle était la plus belle du gynécée.

 

 

 

 

 

 

 

I, 41. Ugraśravas développe l’Histoire de Jaratkāru (cf. I,13). Cet ascète trouve ses ancêtres, les Yâyâvara suspendus la tête en bas au dessus d’un abîme, accrochés à une touffe d’herbe dont un rat ronge la racine. C’est l’extinction de leur descendance qui les a mis dans cette situation. Ils ont un seul descendant, Jaratkāru, qui a fait vœu de célibat. La touffe d’herbe, c’est le tronc de leur famille, les racines, leur descendance, dévorée par le temps, le rat, le temps tout-puissant. Ils vont choir dans l’enfer, à cause de Jaratkāru.  

 

Livre I, chapitre 41.

 

1. Le conteur dit : 

« Or, en ce temps-là Jaratkāru, le grand ascète,

l’anachorète, parcourait la terre entière, logeant le soir où il se trouvait.

2. Cet ascète éclatant se livrait à des observances religieuses inaccessibles aux âmes immatures,

il allait errant, prenant des bains dans de saints lieux d’ablution.

3. Se nourrissant de vent, s’abstenant de nourriture, l’anachorète de jour en jour se desséchait ;

il vit ses ancêtres suspendus au-dessus d’un trou, la tête en bas,

4. attachés à une touffe de vétiver dont il ne restait plus qu’un fil,

et ce fil était peu à peu rongé par un rat qui était près de là, dans un terrier.

5. Manquant de nourriture, émaciés, misérables, tourmentés dans leur trou, ils demandaient assistance ;

il s’approcha de ces misérables avec son aspect misérable et s’adressa à eux.

6. « Qui êtes-vous, vous qui êtes suspendus, attachés à une touffe de vétiver

chétive dont les racines sont rongées par un rat vivant dans un terrier ?

7. La seule racine qui reste encore à cette touffe de vétiver,

un rat l’emporte encore peu à peu de ses dents tranchantes.

8. Elle sera tranchée bientôt, car il en reste peu encore ;

par conséquent vous allez tomber, là, dans ce trou, la tête la première.

9. Aussi je suis touché par le chagrin de vous voir la tête en bas,

touchés par une pénible adversité : quel service dois-je donc vous rendre ?

10. Faut-il le quart de mon ascèse, ou même encore le tiers,

ou aussi la moitié, dites-moi, pour anéantir cette adversité à l’instant ?

11. Ou bien même encore soyez-en vainqueurs avec l’intégralité de mon ascèse,

vous tous Seigneurs ; considérez que c’est là ce que je désire. »

12. Les ancêtres lui dirent : 

« Tu es, Seigneur, un jeune brahmane prospère, toi qui désires nous sauver ici-bas,

mais, éminent ascète, il n’est pas possible de repousser cela par l’ascèse.

13. Fils, c’est pour nous le fruit de l’ascèse, ô le meilleur des prêcheurs,

c’est à cause de l’extinction de notre lignée, ô brahmane, que nous tombons dans cet enfer impur.

14. A être suspendus ici, fils, nous n’avons plus de connaissance,

raison pour laquelle nous ne te connaissons pas, bien que tes exploits virils soient très célèbres de par le monde.

15. Tu es, Seigneur, un bienheureux prospère, toi qui compatis à notre grand chagrin,

tu viens à nous avec pitié  et compassion : écoute qui nous sommes, ô deux-fois-né.

16. Nous sommes ceux qu’on appelle les moines errants, des sages très attachés à leurs vœux,

tombés ici-bas depuis le monde saint, à cause de l’extinction de notre lignée, ô puissant Seigneur.

17. Notre sainte ascèse s’est perdue, nous n’avons plus du tout de fil ;

nous avons bien aujourd’hui un seul fil, mais ce n’est plus ce que c’était.

18. Nous avons donc dans notre famille un parent, un infortuné parmi les gens de peu de fortune,

il s’appelle Jaratkāru, il connaît à fond le Veda et les annexes des Veda,

il contrôle son cœur et il a un grand cœur, il est très vertueux, c’est un très grand ascète.

19. A cause de son désir d’ascèse, nous sommes tombés dans le malheur :

il n’a ni femme, ni fils, ni parent d’aucune sorte.

20. C’est pourquoi nous sommes suspendus sur ce trou, ayant perdu l’esprit, sans protecteur.

Pour nous protéger, toi qui nous as vus, tu dois lui dire :

21. « Tes ancêtres sont suspendus, les pauvres, au-dessus d’un trou, la tête en bas ;

en homme de bien prends-toi donc des épouses et engendre donc, ô Seigneur.

le seul fil qui reste à notre famille, c’est toi seul, ô ascète. »

22. La touffe de vétiver où tu nous vois attachés, ô brahmane,

c’est la touffe de notre famille, elle était celle qui faisait croître sa famille.

23. Les racines de cette plante que tu vois là, ô brahmane,

ce sont nos fils, fils, que le temps grignote tout autour.

24. Et cette racine que tu vois, ô brahmane, à moitié dévorée,

nous y sommes tous suspendus, et lui s’adonne tout seul à l’ascèse.

25. Le rat que tu vois, ô brahmane, c’est le temps à la grande force,

et peu à peu il affaiblit par le jeûne ce balourd qui trouve son plaisir dans l’ascèse,

Jaratkāru, avide d’ascèses, à l’esprit balourd et dépourvu de raison.

26. Son ascèse ne nous sauvera pas du tout, Excellence :

notre racine est tranchée, nous tombons, notre esprit est gâté par le temps,

regarde-nous, nous allons finir en enfer tout comme des malfaiteurs.

27. Quand nous y serons tombés avec nos antiques aïeux,

lui aussi alors sera tranché par le temps et comme cela il ira bien en enfer.

28. L’ascèse, ou bien encore le sacrifice, et tout autre grande purification,

tout cela n’égale pas, fils, une descendance : c’est l’avis des justes.

29. Si toi tu le vois, fils, veuille dire à l’ascétique Jaratkāru

ce que tu as vu et ce que tu dois lui dire sans rien oublier,

30. comment il devrait prendre des femmes et comment il devrait engendrer des enfants ;

tu dois lui parler de cette façon, ô brahmane, pour notre protection. »

 

 

 

 

 

 

 

I, 42. Jaratkāru se fait reconnaître et promet de se marier s’il trouve une jeune fille qui porte le même nom que lui et si on la lui donne spontanément en aumône. Il ne trouve pas de jeune fille qui réponde aux conditions posées. Seul dans la forêt, il clame sa quête. Les serpents l’entendent et préviennent Vāsuki. Celui-ci, accompagné de sa sœur, rejoint Jaratkāru dans la forêt et la lui offre.  

 

Livre I, chapitre 42.

 

1. Le conteur dit :

« Après avoir entendu cela, Jaratkāru, envahi par la douleur et la souffrance,

dit à ses aïeux d’une voix que la douleur éclaboussait de pleurs :

2. « Je suis justement Jaratkāru, le fils coupable de vos Seigneuries :

infligez-moi une punition, car j’ai mal agi et je suis immature. »

3. Ses aïeux lui dirent :

« Fils, c’est une chance que tu sois arrivé en ce lieu par hasard ;

et pour quel motif , ô brahmane, n’as-tu pas fait l’acquisition d’une épouse ? »

4. Jaratkāru leur dit :

« Toujours dans mon cœur, ô mes aïeux, vient rouler ce projet :

je ferais parvenir mon corps dans l'au-delà sans avoir répandu ma semence.

5. Mais en vous voyant ainsi, Seigneurs, suspendus comme des oiseaux,

ma pensée se détourne de la sainte chasteté, ô mes aïeux.

6. J’accomplirai le désir qui vous est cher et je fonderai un foyer, ça ne fait aucun doute,

si jamais je trouve une jeune fille qui a le même nom que moi,

7. et, qui qu’elle soit, celle qui sera offerte de son propre gré en aumône

et que je n’entretiendrai pas, je la prendrai.

8. Moi j’agirais de la sorte si je m’installais ;

sinon je ne le ferai pas : c’est là ma promesse, ô mes aïeux. »

9. Le conteur dit :

« Après avoir ainsi parlé à ses ancêtres, l’anachorète parcourut la terre,

mais il ne trouva pas d’épouse : « Il est vieux » disait-on, ô Śaunaka.

10. Lorsqu’il sombra dans le découragement à être ainsi poussé par ses ancêtres,

il alla alors dans la forêt et il poussa de grands gémissements car il était extrêmement affligé.

11. « Les êtres qui sont ici, ceux qui demeurent immobiles et ceux qui sont mobiles,

ou ceux qui sont invisibles, que ceux-là écoutent ma voix.

12. Alors que je me livrais à de terribles ascèses, mes ancêtres m’ont poussé,

« Fonde un foyer ! » disaient-ils, car ils étaient opprimés par le malheur ; à cause de leur volonté qui m’est chère,

13. cherchant à fonder un foyer, je parcours toute la terre, demandant l’aumône d’une jeune fille, oh…

vagabond et voué à la douleur par la mission de mes ancêtres.

14. La créature qui a une fille, parmi celles que j’ai mentionnées ici,

qu’elle me donne sa fille, à moi qui erre en tous sens.

15. Que me soit offerte une fille qui ait le même nom que moi et à titre d’aumône,

et que je n’entretienne pas cette fille qu’on me donne. »

16. Alors, les serpents qui étaient à l’entour de Jaratkāru

apportèrent cette nouvelle à Vāsuki et l’en informèrent.

17. Après les avoir écoutés, le seigneur des serpents prit la jeune fille, couverte de parures,

et le serpent alla le trouver dans la forêt.

18. Là Vāsuki, le seigneur des serpents, offrit la jeune file en aumône

à l’ascète au grand cœur, ô brahmane : il ne l’accepta pas.

19. Il pensa « Elle n’a pas le même nom », et comme son entretien n’avait pas été discuté,

il s’en tenait à sa condition d’homme libre, d’autant qu’il était partagé sur le mariage…

20. Alors il demanda le nom de la jeune fille, ô rejeton de Bhṛgu ;

« Et je n’assurerais pas son entretien, Vāsuki » dit-il.

 

 

 

 

 

 

 

I, 43. Il précise qu’elle s’appelle aussi Jaratkāru et qu’il continuera à la nourrir. Jaratkāru se marie. Il fait promettre à sa femme de ne rien faire qui lui déplaise. Elle conçoit un enfant. Quelque jours plus tard l’ascète est endormi sur ses genoux. Arrive l’heure de la prière. Elle ne sait si elle doit le réveiller ou non. De peur qu’il manque à son devoir, elle le réveille. Il se met en colère et se sent méprisé : le soleil n’aurait pas eu l’audace de se coucher tandis qu’il dormait ! Et Jaratkāru s’en va. Elle s’inquiète de savoir si le but de son mariage, avoir un fils pour le salut de sa famille, est bien rempli. L’ascète se contente de lui assurer que l’enfant est bien là, et retourne à son ascèse.

 

Livre I, chapitre 43.

 

1. Le conteur dit :

« Mais Vāsuki dit alors cette parole au vieux sage Jaratkāru :

« Cette jeune fille a le même nom que toi, c’est mon austère sœur.

2. Et j’entretiendrai ta femme, accepte-la , ô le meilleur des deux-fois-nés,

et j’assurerai sa protection de toutes mes forces, ô ascète. »

3. Quand le serpent eut fait sa promesse (« J’entretiendrai ma sœur »),

Jaratkāru alla alors dans la demeure du serpent.

4. Là, cet excellent connaisseur des mantras, expert en ascèses, très attaché à ses vœux,

au cœur loyal lui prit la main en suivant le rite et les mantras.

5. Puis il alla dans une chambre à coucher splendide avec l’agrément du seigneur des serpents,

et il emmena sa femme, tandis que les grands sages le célébraient.

6. Là un lit avait été préparé, couvert de coussins précieux ;

Jaratkāru y demeura en compagnie de sa femme.

7. Là cet excellent ascète établit un accord avec sa femme :

« Rien de déplaisant ne doit m’être fait, ni dit d’aucune manière.

8. Si tu faisais quelque chose de déplaisant, je te quitterais toi et ma chambre dans ta maison.

Enregistre la parole que j’ai prononcée !

9. Alors la sœur du roi des serpents, bouleversée au plus haut point,

au comble de la douleur, lui dit cette parole : « Qu’il en soit ainsi... »

10. Et ainsi cette femme célèbre honorait son mari maussade

avec des moyens plus extraordinaires qu’un corbeau blanc, dans son désir de lui plaire.

11. Puis un jour, après s’être baignée à la fin de ses règles, la sœur de Vāsuki,

comme il convient, s’approcha de son mari le grand anachorète.

12. Là elle conçut un embryon semblable au feu,

possédant une ardeur extrême, avec un éclat comparable à Vaiśvānara[99],